Choukri, un an après par Rashid SHERIF

“Morir por la Patria es vivir” *

Il y a certainement plusieurs manières de mourir. L’année qui vient de s’écouler enregistre, comme si c’était la veille, plusieurs morts à la suite du devoir patriotique. Toutefois, citant en l’occurrence le nom de Choukri Belaïd et tant d’autres, s’agit-il à proprement parler de mort?

Tout d’abord Choukri fut assassiné et non pas mort comme le commun des mortels s’y attend. Ensuite, ce vil assassinat minutieusement préparé, annoncé au grand jour, fut et demeure un crime d’État. Du ministre de l’Intérieur à d’autres membres de la Choura d’Enahdha, tous menaçaient ouvertement la vie de Choukri, ce qui est déjà en soi un délit pénal dans un État de droit. Rien d’étonnant alors à ce que le doigt accusateur de ce meurtre soit dirigé vers Enahdha. La responsabilité politique et morale de ce crime et d’autres encore en incombe aux gouvernements de la Troïka I & II au complet –Enahdha en tête- outre la responsabilité pénale d’hommes de mains, commanditaires, conspirateurs, co-responsables locaux et de l’extérieur cachés derrière un écran de fumée. Choukri Belaïd les hantera pour longtemps. La clameur populaire pour sa part ne cesse de s’élever jour après jour depuis un an pour réclamer justice.

Choukri, notre Choukri, celui que son père ‘Am Salah a qualifié de Fils de la Patrie, est vivant à jamais envers et contre la furie au grand jour des assassins et les commanditaires haineux. La figure emblématique à la fois humaine et politique de ce digne fils ne cesse de s’agrandir à mesure que les années passent. Dans sa profonde humilité par ses origines et son caractère, il ne pouvait s’y attendre quoiqu’il fût conscient du péril qui guettait sa vie dédiée à la cause patriotique.

Pour les orphelines, ses filles qu’il chérissait, sa famille, ses camarades, ses amis, ses voisins et ses collègues, son absence physique reste cuisante ; tandis qu’il demeure présent affectivement et plus que jamais efficace en avant-garde sur le terrain de la lutte politique.

A vouloir avec autant d’acharnement public la tête de Choukri : leur faisait-il peur à ce point ?

Pourtant cet avocat au large sourire affable, défenseur désintéressé de la cause des plus démunis –y compris le dossier tabou des « islamistes » pourchassés par l’ancien régime– n’avait jamais échangé menace pour menace. Homme empreint de justice et de droit, il était certainement la personne la plus éloignée par le verbe et l’acte de toute violence. Celle-ci, disait-il avec clarté, ne sert que les intérêts d’Enahdha. Il avait même la veille de ce matin fatidique du 06 février appelé à une concertation nationale contre la violence.

En quoi donc ce militant éminent de la cause patriotique pouvait-il déranger les intérêts de cette mouvance pseudo religieuse ?
Quels seraient les dividendes de ce crime couvert à nos jours par de faux-dévots entachés de soupçon et par un secret d’État sous contrôle d’Enahdha ?

Boom for Boomerang
Farhat Hached se savait également menacé pour cette même cause patriotique. Et ce n’est nul hasard que le peuple en deuil et en révolte ait brandi les images jointes de Belaïd et Hached. A un demi-siècle de distance, tous deux furent abattus par les balles ennemies, l’un par le fait criminel de l’État Français, l’autre par le truchement de l’État tunisien infiltré par une organisation obscure affiliée à une fédération internationale du crime. Cette mouvance crypto-politico-religieuse entretient à dessein la confusion entre politique et religion comme fonds de commerce couvrant sa vacuité par cet ersatz idéologique (sic !). Elle brandit en permanence contre le peuple insoumis l’abjecte menace de la terreur « Nous ou le Chaos ! », ce qui lui a valu en Egypte de déboucher sur sa fin longtemps annoncée en tant qu’organisation terroriste.

L’assassinat de Farhat Hached a précipité ce que les auteurs de ce crime voulaient éviter par la terreur, soit l’indépendance d’un pays en révolte contre la domination coloniale. L’assassinat de Choukri Belaïd s’est également retourné contre ses auteurs en boomerang. Ce fut un choc émotionnel induit visant par la terreur l’aspiration du même peuple insurgé à la réalisation du droit au travail, à la liberté et la dignité nationale. Or, par centaines de mille, les manifestants(es) spontanés(es) en révolte ne s’y sont pas trompés(es). Femmes, hommes de tout âge se sont lancés(es) dans les rues à travers tout le pays par une journée de grisaille et de deuil national. Tout un peuple devint la cible collective de ce crime à travers la personne singulière de Choukri, vigilant défenseur sans mandat de leurs droits converti en martyr, un être soudain proche même de qui ne le connaissait pas, le pleurant pourtant à chaudes larmes.

Ce crime réactivé et renforcé six mois plus tard dans les mêmes circonstances par l’assassinat de Mohamed Brahmi, a fait voler en poussière le rêve d’Enahdha et non pas celui du peuple insurgé identifié avec Choukri Belaïd. Cette mouvance d’un wahabisme au rabais associée au crime politique avait abusé de tant de stratagèmes :
mystifier, éreinter, menacer, distraire, duper, démobiliser, stresser, déprimer, appauvrir le peuple afin de le soumettre; pire encore, miner l’État, vœu du combattant Hached, pour le substituer par la futilité d’un califat des nuits orientales moyenâgeuses : en vain ! Cette lubie patriarcale théocratique n’a de place que pour eux…en songe. Nous luttons quant à nous pour une République des libertés, du droit universel à la vie équitable, la pleine et digne citoyenneté intégrée et intégrale des femmes, des hommes et des enfants.

Hached comme Belaïd en patriotes conséquents s’étaient mis pour l’un en travers de ce chemin sans gloire de l’État Français ; pour l’autre en travers du projet chimérique d’Enahdha qui a insidieusement infiltré l’État et cherché à prendre en otage tout un peuple sous la menace terroriste sciemment orchestrée. Si en Égypte la chute des frères Musulmans fut brutale, la déchéance d’Enahdha à peine amortie n’en est pas moins certaine.

Le sang généreux des martyrs comme le sang qui a coulé parmi les membres des Forces Armées et la Sécurité Nationale ne sèchera ni ne pourra être lavé car il coule et coulera à jamais à travers le battement régulier des veines de citoyens(nes) dont la fibre patriotique continuera de stimuler la défense énergique et vitale des droits légitimes et effectifs de ce peuple au travail, à la liberté et la dignité nationale selon les termes clairs et vibrants des insurgés(es) depuis 2008 à Gafsa jusqu’au 14 janvier 2011 et pour les générations à venir.

Un idéal incarné
Ainsi, ce 06 février n’est pas l’occasion de cérémonies mortuaires ni de discours élégiaques. Évoquer le nom de Choukri au quotidien c’est faire appel à tant de choses communes qui demeurent attachées à sa présence chaleureuse, la force des idées qu’il incarne avec l’ardeur de la conviction intime et l’engagement entier dans la voie ouverte par les précurseurs de la lutte de libération des peuples. Animé d’une grande énergie, la passion du changement, sachant sa vie menacée il montrait une grande hâte à mettre en place des structures, à élaborer des stratégies les yeux rivés sur un horizon à la manière des poètes et des visionnaires.
Sa chaude voix mise au service des laissés-pour-compte s’amplifie en écho auprès des couches sociales moyennes patriotiques appauvries, solidaires des damnés de cette terre, en fonction d’un projet de pays pour toutes et pour tous où se conjuguent équité avec dignité et liberté.

Par sa fougue léonine, son courage à la fois physique et intellectuel, Choukri était donc perçu comme une menace par Enahdha à l’issue d’une insurrection populaire sans guide. Sa figure politique émergeait sur la scène nationale de plus en plus charismatique portée par le souffle de l’harmattan d’un peuple encore révolté. Par sa clairvoyance de la nécessité impérieuse d’actualiser in situ, ici et maintenant, analyses et perspectives, il facilitait l’inclusion des forces du changement à la mesure des défis du jour, contre la rigidité des dogmes et les tendances passéistes issues des obédiences stériles encore vivaces importées tant du Nord que de l’Est. Choukri essayait avec audace une voie originale alternative de renaissance politique en fonction d’une plateforme commune: tout d’abord l’urgence pour sauver la patrie en danger et dans la foulée un projet commun de pays à long terme articulé sur des propositions de programmes réalistes, cohérents et congruents. Il devenait ainsi un rassembleur national des forces vives par sa claire vision d’un pôle patriotique dépassant les clivages attardés du sectarisme partisan et l’oblitération idéologique du siècle précédent.

En cela Choukri ne pouvait qu’être perçu non pas comme un simple adversaire politique mais bien plus –pour leur déshonneur–, l’ennemi principal de ces faux-dévots, un ennemi à abattre physiquement montré du doigt en public plus d’une fois à la vindicte de leur horde. Ces récupérateurs des luttes populaires ont infiltré les rouages de l’État, retiennent la population en otage sous la menace des milices fascistes et du terrorisme introduit sur le sol national par leur biais dans les mosquées et les montagnes. Ils s’agglutinent au sein d’une lamentable ANC illégitime du fait de son mandat périmé, limité à un an pour rédiger une nouvelle constitution.

Une justice transitionnelle instaurée en bonne et due forme, sans tricherie, se doit d’ouvrir le chapitre infâme des actes passés et présents des membres de cette mouvance wahhabite dénommée en dernière date Enahdha, et mettre en lumière ses complicités étrangères.

Les générations actuelles et les suivantes animées d’une fibre patriotique interpellent et continueront sans cesse d’interpeler Choukri sur de multiples sujets. Dans la mesure où il transcende sa propre formation politique, il incarne à jamais la passion du changement, la conscience du temps présent qui exige une agilité mentale pour la créativité et l’innovation des stratégies de lutte. Le besoin du changement s’inscrit dans la conscience citoyenne pour être traduit dans le réel quotidien par la lutte continue du peuple insurgé.

Choukri pourra parfois fournir une réponse de sa propre voix. Rebelle, il encouragera la révolte légitime des femmes et des jeunes à l’avant-garde du processus insurrectionnel populaire frustré et tronqué. Dès lors, leur lot générationnel est d’arracher le droit légitime à reconstruire une patrie équitable et souveraine, tout en poursuivant leur quête infinie de liberté sans frontières.

Choukri Belaïd l’Africain, descendant de Jugurtha, s’inscrit dans la lignée des martyrs de la cause de la libération des peuples tels Patrice Lumumba, Mehdi Ben Barka et Amilcar Cabral, deux éminents patriotes africains assassinés par les ennemis de l’Humanité, par le biais de misérables laquais locaux au service des puissances impériales occidentales.

Tunis, pour le 06 Février 2014
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* “Morir por la Patria es vivir” –Hymne National Cubain: [Mourir pour la Patrie c’est vivre]

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