elle, moi: par rashid sherif

(Conte)

Voici une montre suissesse comme on en fait plus, un bracelet d’une élégance toute simple, une pièce antique en somme. Ma Certina à mon poignet depuis la nuit des temps est un exemple de fidélité constante. Bons compagnons, on se tenait par la main : elle m’orientait, je la soignais d’un soin jaloux.

Un beau matin, pas si beau que ça, elle fut saisie d’une course éperdue, anxieuse vers des horizons lointains. J’eus beau la remettre à la cadence normale, changer sa batterie, la nettoyer, la bichonner, comme on fait baisser une fièvre, en vain !

Finalement, sans trop comprendre, je finis par accepter cette saute d’humeur inhabituelle et je l’avais mise au repos sur ma table de travail. De temps en temps, je la surveillais du coin de l’œil. En langage de bracelet-montre, elle me répondit un soir comme à regret par la reprise de son cours régulier. Je laissais passer par précaution deux jours avant de la remettre à mon poignet. On se regardait enfin avec un soulagement non dénué de fierté.

Or, à la pleine lune, elle reprit de nouveau le manège de la fuite en avant. Je ne m’expliquais toujours pas son malaise suivi d’un rétablissement spontané. Je fouillais dans mes souvenirs lointains sans détecter un choc traumatisant ou même un trouble mineur. Tout était normal selon le cours régulier de notre vie commune, à l’abri des tourments de l’aventure, protégés du mieux possible contre le hasard et l’écume des jours. Le soir, je la posais avec soin dans son écrin de soie et je la retrouvais au matin, précise, sereine dans sa rassurante permanence. Elle suivait avec rigueur le temps au pas cadencé.

J’avais fini par penser qu’elle avait décidé de partir à la retraite. Une requête légitime après tout. J’appréhendais la solitude. J’aurais plutôt souhaité une retraite à deux. Elle était prête, je me raccrochais encore à une activité ludique. Pour la première fois je sentis un décalage horaire entre nous. Il était hors de question de la remplacer. Oh, non ! Désormais le temps pouvait passer son cours sans me voir ou plutôt se passer de mon attention. Une bonne chose au fond. Nous voilà enfin en accord ma Certina et moi, en bons vieux compagnons : elle, à la retraite ; moi, sur le point de la rejoindre. Je la caressais du regard en souvenir de nos beaux jours sous des cieux changeants et lointains. Je lui fredonnais notre refrain : ‘Le Soleil Apporte/ La Nuit Porte/ Les Nuages Colportent/ Le Vent Emporte’.

Je guettais le moindre signe de complicité de sa part, en vain.

Depuis hier sa rassurante présence silencieuse s’est envolée en un éclair. Ma Certina, ma seule et unique compagne de tant d’années a décidé de repartir en vadrouille sans se retourner, m’abandonnant à l’arrière du cadran. J’eus beau rappeler notre engagement essentiel, clamer ma fidélité; elle rechignait avec impatience. Alors, toute honte bue, je finis par la supplier ‘for old good times’ sake’ de ne pas abandonner un vieil ami sur le déclin, de rester encore quelque temps ensemble sans hâte et sans anticiper l’heure fatale. Savez-vous quelle fut sa réponse ?

– ‘No more, no more !…Je veux gambader, gambader… !’

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