Chaos & Choc Emotionnel par Rashid Sherif

«Je suis de la race des guerriers. Ils peuvent me tuer mais me faire taire, jamais.
Je préfère de loin mourir pour mes idées plutôt que de vieillesse» – Choukri Belaïd

Tounès, terre africaine ancestrale autrefois nommée Ifriqiya, passe depuis des décades de charybde en scylla sans accéder au changement malgré les élections du 23 octobre 2011, supposées augurer un espoir.

Voilà six mois déjà, le vil assassinat de Choukri Belaïd a basculé nos crises chroniques en un véritable tremblement de terre. Il fut de la race des grands patriotes, digne et intègre. Il a vécu et survit par la force de l’incarnation de ses idées tout comme l’enseignait le Mahatma Gandhi: «Nous nous devons d’incarner le changement que nous proposons au monde».

Six mois après, les crimes contre le peuple reprennent frappant à nouveau cette fois le député du Front populaire Mohamed Brahmi ; et pour cause, exécutant et commanditaires clairement soupçonnés semblent assurés de l’impunité, ils ne courent ni se cachent.

Choc émotionnel induit

Ces crimes politiques s’inspirent de la « Main rouge » française dont le lâche assassinat de Farhat Hached demeure vif dans nos mémoires, épisode isolé sur notre territoire avant ce fatidique 6 février lorsque frappée de surprise violente, la population avait réagi d’un bloc par une profonde tristesse mêlée de consternation proche de la stupeur. Il s’agit bien d’un choc émotionnel collectif induit.

L’objectif de ce choc, comme chacun sait, est de semer la terreur dans le pays voire la panique et provoquer ainsi un état émotionnel d’«attente anxieuse» d’une menace obscure de ce qui pourrait encore advenir, source de stress diffus plus ou moins intense.

Suite aux manœuvres divisionnistes, croyants pieux et mécréants dévergondés, l’intention ici est de fragmenter, atomiser la population pour l’affaiblir davantage. Avoir peur, c’est craindre pour soi et les siens, se réfugier dans l’isolement derrière sa porte close. Or, l’afflux massif et spectaculaire de la population le jour de l’enterrement de Choukri reflète à l’inverse la plus ample solidarité dans l’indignation et la communion profonde jamais connue auparavant.

Ce crime politique contre un peuple pacifique vivant déjà sous le poids écrasant d’évènements pénibles quotidiens n’a donc pas réussi à le fragmenter ni à réactiver la peur induite par l’ancien régime. Toutefois l’effet de stupeur initiale s’est traduit par un phénomène psychique d’inhibition de l’action suivi d’un vécu de malaise d’intensité variable selon le cas et parfois même de symptômes apparemment dépressifs.

Il s’agit d’une réaction collective normale face à une situation anormale. Frappé d’un deuil déchirant, le peuple ne disposait donc pas de forces adéquates organisées pour répondre à l’agression. D’autant plus que la désunion des partis politiques d’opposition et leur absence flagrante d’actualisation de leur vision du contexte sociopolitique ont laissé le champ libre à Ennahdha. Toujours est-il, le jour du crime le glas avait sonné pour Enahdha et son gouvernement dont la responsabilité politique et morale est évidente.

Aussi, jusque-là pas de changement possible comme l’atteste la déclaration honteuse suivante du président provisoire : «Le peuple tunisien avait absorbé le choc». La suite des évènements allait étayer un enlisement progressif et une fuite en avant d’un pouvoir abusif aux abois.

Scénario bis: échec et retour en boomerang

Six mois après, ce qui fut planifié et exécuté le 25 juillet dernier, sous forme de «remake» du même modus operandi par l’assassinat de Mohamed Brahmi dans le but de provoquer une aggravation par renforcement du choc émotionnel initial, fut un véritable fiasco pour ses commanditaires. L’intention de banaliser le crime politique n’a pas réussi non plus.

En effet, cette fois-ci la réponse sociale face à la nouvelle agression ne s’est pas fait attendre. D’une part, le peuple uni déjà remis de sa stupeur paralysante, a retrouvé une mobilité psychologique, politique et sociale face aux manœuvres du pouvoir et aux agressions violentes de ses alliés. D’emblée, le Souverain a occupé pacifiquement la rue. Il exige la chute du gouvernement et la dissolution de l’Assemblée nationale constituante (ANC). Ses initiatives sont suivies à travers le pays par un vaste mouvement national de désobéissance civile, des manifestations massives au Bardo la nuit du 6 août et le 13 août.

D’autre part, le paysage sociopolitique avait subi entre-temps une mutation qualitative à la suite d’une coordination des partis d’opposition en rangs serrés et d’une organisation efficace des mouvements sociaux et des structures professionnelles appuyées par l’UGTT et l’UTICA.
L’ensemble des forces populaires mieux organisées adhèrent à un plan commun d’action politique clair et net. Il s’agit de substituer d’urgence la carence des instances d’un pouvoir chancelant par des structures provisoires dotées de capacités technico-administratives confirmées afin d’arrêter une catastrophe imminente et assurer la fin de la période transitoire.
Les membres rebelles de l’ANC et les partis d’opposition coalisés ont immédiatement emboité le pas à l’initiative de ce large mouvement populaire pacifique. Ils appuient ses revendications mais se gardent toutefois de se substituer à lui.

En fin de compte, les assassinats de Hached, Belaïd et Brahmi auront été vains quant aux bénéfices escomptés par leurs commanditaires. Mieux encore, ces martyrs, leurs frères au Jebel Châambi et ailleurs auront vaincu leurs ennemis par-delà la mort par le sacrifice-même de leurs précieuses vies. C’est donc échec et retour en boomerang contre les criminels.

Peuple souverain

Le peuple insurgé, sujet de l’Histoire, reprend l’initiative de ses objectifs encore insatisfaits : «Shoghl, Hourria, Karama Watania». La nouvelle équation politique met ainsi en présence la volonté du peuple, les forces sociales, UGTT, UTICA, opposition coalisée face à Ennahdha.
En premier lieu de l’équation, le peuple souverain rebelle et pacifique toutes générations et couches sociales confondues sans oblitération idéologique agit sans peur pour dire «Basta!» sur le mode horizontal d’une démocratie directe au sein de l’agora. Assez de violence, menaces de mort, mépris des aspirations à la sécurité, à une vie digne conviviale en paix.

Ensuite sur ce nouvel échiquier politique se situent les partis d’opposition. Leur large coalition augure d’un engagement crédible pour mettre sur pied un gouvernement provisoire alternatif et les structures qui doivent rapidement achever cette période transitoire. C’est leur mission de toute urgence au sein d’un projet commun de salut national pour sauver la patrie en danger.

Finalement, Enahdha de plus en plus isolée dans son escalade, fait étalage de « son peuple » domestiqué par un « show » à la Kasbah, à grand renfort de moyens de l’Etat, petits et grands soudoyés, menés au doigt et à la baguette en rang strict face à un orateur grandiloquent se profilant en image de prophète ouvrant Mecca. Tandis qu’au Bardo des citoyens(nes) en rendez-vous par milliers expriment leurs revendications légitimes dans une joyeuse complicité dans un climat de communion et de grâce source d’espoir.

Voyons un peu ce tableau de l’état d’usure d’Ennahdha -mouvance religieuse liée à la centrale de Londres des Frères Musulmans- et la faillite de sa gouvernance : Déchéance par le mépris hautain vis-à-vis de notre peuple, son histoire et sa culture millénaires, son identité, son drapeau symbole de l’Etat; par l’instrumentalisation politique de la religion; les basses manœuvres divisionnistes du peuple; le clientélisme honteux auprès des nécessiteux et les laissés-pour-compte; le dépassement illégal du mandat d’un an de l’ANC dominée par Enahdha avec ses manœuvres dilatoires, blocages constants et double langage.

Un gouvernement incompétent désavoué, se succède à lui-même, concentre tous les pouvoirs, entraine dans son aveuglement une économie ruinée et des conflits sociaux intensifiés.

Déchéance par instrumentalisation politique de la justice; harcèlement continu des citoyennes et citoyens, jeunes, journalistes, artistes, universitaires, zitouniens, opposants et syndicalistes de l’UGTT; par des engagements financiers auprès de sources étrangères au-delà de ses prérogatives de gouvernement transitoire appelé à gérer les affaires courantes; par sa protection flagrante de milices fascistes, ligues du chaos, de ses «enfants» salafistes qui sèment la violence dans nos rues et mosquées en toute impunité jusqu’au terrorisme armé; enfin déchéance par les appuis étrangers contraires à l’intérêt national.

L’unité des forces patriotiques dans sa longue marche est sous-tendue par une mission sacrée, et par le legs des martyrs Hached, Belaïd, Brahmi et tant d’autres patriotes sacrifiés tout au long de notre histoire de libération nationale encore inachevée.

Aussi, nos héros demeurent-ils bien vivants dans notre mémoire par leur esprit rebelle, leur volonté tenace et inébranlable de lutte contre les forces des ténèbres, afin de guider nos pas de géants sur la même voie, tel un phare au bout de la nuit.

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