Patria Vs Kaos (III/fin): Au bout de la nuit par Rashid SHERIF

«Soyez résolu de ne plus servir et vous voilà libre »
Sénèque repris par La Bœtie
(De la Servitude)
*
Les deux articles antérieurs ont évoqué le choc émotionnel induit au sein de la population à la suite de l’assassinat du martyr Choukri Belaïd. Six mois après, celui du martyr Mohamed Brahmi a consacré par son aggravation de la souffrance du peuple la rupture définitive avec les tenants d’un pouvoir islamiste violent et criminel.
Le gouvernement provisoire porte la responsabilité morale et politique de ces crimes. Dans l’intervalle, la population est passée de la phase émotionnelle de stupeur suivie de l’inhibition de l’action à la reprise de l’initiative de la lutte pacifique sur le terrain. Les partis de l’opposition ont pris acte de ce fait et suivent pas à pas la volonté souveraine du peuple.
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Dans l’article précédent il était question d’éviter le registre de la psychopathologie au sujet des manifestations d’une souffrance collective induite, réactions normales à une situation anormale. Ceci dit, un nombre réduit de personnes hautement vulnérables et celles fragilisées par les circonstances tragiques des crimes impunis, par la dégradation de la vie économique et sociale peuvent évidemment bénéficier à leur demande d’un soin particulier et conséquent.

Quant aux citoyens valides relativement souffrants mais résilients, l’essentiel est d’abord de rompre l’isolement aggravant. En ce sens, le politique –par différence avec la politique des partis– semble s’ouvrir dans la conjoncture actuelle sur un espace de rencontre entre le collectif et le particulier à la fois au sein de l’agora où se manifeste la volonté du peuple et à travers l’action citoyenne dans la cité : deux interventions corrélatives et complémentaires.

Éloge de la lutte

L’histoire des peuples qu’un accident de parcours a soumis à un pouvoir oppresseur, témoigne de leur capacité de résilience et de résistance –dans notre cas, face à la terreur appliquée par les moyens de l’État. La date du 14 janvier 2011 marque un de ces jalons libérateurs.
Lorsque par la suite le peuple se rend compte qu’il vient d’être floué, menacé d’un nouvel esclavage, il tend naturellement à renouer avec le cours de sa lutte inachevée. Comme nous le rappelle Sénèque, repris par La Bœtie ici en exergue, le premier pas vers la libération est la désobéissance, une forme de lutte pacifique déjà décidée par la majorité au Bardo.

En effet, une nouvelle vague oppressive s’est insidieusement glissée dans le tissu social menaçant de nous renvoyer vers le régime dictatorial précédent. Pire encore, les nouveaux prétendants au pouvoir absolu brandissent la menace à moyen terme d’une sorte d’holocauste monumental : négation systématique de notre histoire, notre identité nationale, notre culture plusieurs fois millénaire, l’État moderne et la ligne de nos frontières pour implanter un pouvoir théocratique, sorte de califat médiéval ouvert à tous les vents.

S’il est vrai qu’un peuple oublieux de son histoire se condamne aux ténèbres de l’esclavage, le nôtre rafraichit sans cesse sa mémoire historique en reprenant le fil des hauts faits de sa lutte émancipatrice.
Plus près de nous, la geste insurrectionnelle populaire qui a abouti au 14 janvier, nous remet en mémoire qu’aucun envahisseur n’a duré, aucune dictature n’a perduré et qu’il n’est point de salut pour le peuple hors la lutte pour récupérer sa souveraineté et sa dignité. Un peuple uni ne sera jamais vaincu. De la lutte populaire dépend le salut, resurgit l’énergie, renait l’espoir.

Dans la perspective de dépassement du choc émotionnel induit avec son cortège de malaise et de stress, l’insoumission véhémente, l’irrévérence collective et la désobéissance civile tendent à inverser jour après jour les effets de l’inhibition de l’action. La rencontre féconde du particulier et du collectif au sein de l’agora constitue un véritable creuset du politique articulé sur l’organisation cohérente de l’action politique partisane. Le développement des initiatives concertées de part et d’autre renforce et rétroalimente les énergies collectives. A ce propos, rappelons –toute mesure gardée– la ligne judicieuse suivie par le peuple vietnamien dans sa résistance héroïque contre l’invasion ennemie. Ce peuple avait réussi à convertir sa souffrance et même la haine de l’envahisseur en une énergie de lutte constante pour assurer sa victoire. Cette sage résolution politique et spirituelle manifestée dans la résistance multilatérale avait permis le dépassement de la souffrance par la volonté de lutte et de victoire de tout un peuple.

Le politique

Les mouvements sociaux organisés par les citoyens libres –hors partis politiques– peuvent créer les conditions d’une pratique du politique pour le changement ici et maintenant par et pour les intéressés concertés et solidaires vers un meilleur-être collectif. Le politique prend sa source à point de départ du voisinage immédiat dans un mouvement horizontal ascendant hélicoïdal d’élargissement lent et prudent de l’aire d’action du changement. En ceci réside le politique en tant qu’outil social propre créé par et pour les besoins concrets des citoyens unis.

Du politique à la politique, disions-nous, une passerelle vient de promouvoir dans l’urgence un mouvement citoyen insurrectionnel et pacifique face au grand danger en la demeure, sous la forme du mouvement Erhal. En pleine canicule d’août, une vaste majorité de citoyens toutes générations et couches sociales confondues, idéologies et tendances partisanes mises sous le boisseau, manifestent à gorge déployée sur la place publique leur conscience aiguë des dangers encourus par la Patrie. UGTT et UTICA main dans la main, le politique intégré au Front National du Salut (FNS) se rejoignent dans un corps social unifié au sein de l’agora à travers la démocratie directe. Les rencontres de ce mois d’août, les 6, 13 et 24 expriment de façon pacifique la décision commune irrévocable de lutte contre le nouveau système oppressif d’un fascisme rampant ; et à la fois la libre volonté de changement d’un peuple digne, dépositaire de la souveraineté nationale.

Les participants à ces journées historiques toutes empreintes de gaité et d’optimisme, au milieu d’une forêt de drapeaux rouges dansant au gré de la brise estivale, ont rompu l’isolement né de la peur, renforcé l’énergie collective par un échange fraternel intense et spontané, affirmé une identité commune et la détermination farouche de faire plier le cours dangereux des évènements. Ils incarnent et reflètent dans un même élan la puissante motivation des martyrs et projettent loin devant eux le faisceau de lumière au bout de la nuit.

Au premier rang, les jeunes et les femmes ouvrent la marche, renouent avec l’héroïsme de notre Intifadha, le sacrifice des générations antérieures de la lutte anticoloniale, et plus loin encore, celui des défenseurs de cette terre africaine à travers les siècles.

L’action citoyenne dans la Cité

En dehors des situations de crise nationale où l’action se situe au sein de l’agora, le politique a pour terrain privilégié le concret praticable pour le changement. A travers les associations de voisinage l’action citoyenne dans la cité recherche les solutions accessibles basées sur une évaluation interne des besoins, en fonction en priorité des ressources endogènes. D’une part, les initiatives mettent en œuvre les moyens matériels, financiers et humains en vue de solutions pratiques. Dans la foulée, le développement de ces énergies entraine la croissance du potentiel de la communauté, renforce les motivations et génère l’espoir.

D’autre part, l’humain ne vit pas que de pain –encore faut-il que le pain si précieux soit à la portée de tous. Les ressources endogènes sont investies également dans la protection, la conservation de l’environnement et son embellissement ; et dans l’apport essentiel des nourritures spirituelles : arts populaires et modernes, littérature nationale et universelle, toutes choses vitales telles les Cent Fleurs qui s’épanouissent librement dans un espace public ouvert à tous pour déclamer la poésie, danser, rire et chanter. En Bolivie cela s’appelle el buen vivir.

Au bout de la nuit

L’initiative libérée des forces communautaires interactives et protagonistes au niveau local comme au sein de l’agora, constitue en fait le meilleur antidote contre l’isolement, le stress induit et les tendances dépressives produits par les forces du Mal. Encore faut-il concevoir la lutte collective sous forme de relai générationnel, un processus créateur au long cours sur plusieurs volets et non pas l’espace d’un épisode qui se gagne ou se perd sur un coup de dé.

La volonté du peuple a finalement réussi à unir les forces patriotiques en vue de la réalisation inéluctable des objectifs de l’Intifadha : Shoghl, Hourria, Karama Watania. Aux partis politiques rassemblés au sein du FNS de faire peau neuve, d’affirmer en acte et en résultat palpable leur vœu de fidélité aux martyrs et aux vivants, au peuple décidé à mourir plutôt que de vivre dans l’esclavage.

Le peuple est invincible uni autour du seul drapeau national et par le chant patriotique avec son cri vibrant de lutte et de victoire.

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Patria Vs Kaos (II): Stress & Antidote par Rashid SHERIF

« Invulnérable aux circonstances de l’existence,
favorables ou défavorables »
Matthieu Ricard
(Moine bouddhiste)

Dans l’article initial par l’auteur de la présente série, à propos du vil assassinat politique du martyr Choukri Belaïd, il était question d’un choc émotionnel collectif induit lequel avait provoqué des réactions de deuil d’une nation entière marquées par une profonde tristesse mêlée de consternation proche de la stupeur.
Cet effet de stupeur s’est traduit par un phénomène psychique d’inhibition de l’action suivi d’un vécu de stress diffus, de malaise d’intensité variable selon le cas et parfois même de symptômes apparemment dépressifs.

Au 14 janvier, nous étions partis des revendications légitimes de l’Intifadha, faut-il le rappeler : Shoghl, Hourria, Karama Watania, constituent en peu de mots clairs et nets tout un programme cohérent à mettre en pratique dans la durée par une équipe compétente d’un gouvernement de salut patriotique.

Bientôt trois ans passés, nous nous retrouvons à l’antipode de ces objectifs en plein chaos et pour cause. Le gouvernement actuel de transition loin d’initier les prémisses du changement, a décidé de mettre le cap ailleurs. Il a fini par se découvrir à la manière d’un train à l’arrêt en rase campagne. Le pays est bloqué dans l’impasse, tandis que les promoteurs de cette grave crise politique s’entêtent de jour en jour dans un déni aussi aberrant qu’extrêmement dangereux pour le pays.
*
Stress induit, terrorisme d’État

Le conflit actuel – sur fond de confrontations meurtrières avec des terroristes- passe aux oubliettes la question fondamentale: Quelle politique socioéconomique mettre en œuvre d’urgence dans un esprit de justice sociale et de répartition équitable entre les régions les plus défavorisées, par une administration allégée, compétente, privée et publique ?

En réponse « à côté », parvient la voix nasillarde d’un vieillard coincé dans ses fantasmes grandiloquents : « Moi ou le chaos ! ». Il n’est pourtant pas sans savoir que d’autres avant lui avaient utilisé des menaces semblables avant d’être balayés par la volonté du peuple insurgé.

Qui sème le vent, dit-on, récolte la tempête. Dans l’intervalle, la responsabilité politique et morale de la grave crise nationale échoit pleinement à l’action anarchique d’un pouvoir transitoire en pleine entropie.

C’est ainsi qu’une grande partie de la population demeure soumise à un climat de malaise général et de stress diffus aggravé de jour en jour par les effets de l’impasse politique au bord de l’explosion dont les évènements en Égypte risquent d’en être les précurseurs.

Il n’est pas donné à tout un chacun de compter sur de solides ressources internes pour bien se prémunir contre le ballottement du cours instable de la réalité politique actuelle du pays. En matière d’aide, l’antidote à ce stress induit serait à rechercher, nous semble-t-il, moins sur le terrain clinique médical qu’à l’intersection précise entre la pratique quotidienne conséquente du politique au sein de l’action citoyenne et la pratique d’une hygiène de vie bien comprise.

Paul Nizan disait si bien dans Aden Arabie : « Le faux courage attend les grandes occasions. Le vrai courage consiste chaque jour à vaincre les petits ennemis. »

Ceci donc est le contexte concret du malaise dont il faut tenir compte à l’heure de proposer une aide adaptée efficace à des personnes en souffrance. Certaines d’entre-elles d’ailleurs n’en demandent pas tant et se chargent elles-mêmes de gérer en dent-de-scie ce malaise induit dans leur quotidien. En revanche, d’autres en situation-limite alternent un passage par le creux de la vague suivi d’une bouffée par-dessus l’écume des jours. Tandis que les plus vulnérables qui risquent de garder la tête sous l’eau, ceux-là auraient besoin d’un secours spécifique.

L’état d’équanimité cher à l’ami Matthieu Ricard cité en exergue, demeure une entreprise accessible à la condition d’y dédier des efforts soutenus de méditation dument guidés.

Prima non nocere

D’abord ne pas faire mal : sage rappel des anciens. Malgré le nombre statistiquement assez limité de la catégorie des personnes hautement vulnérables tributaires d’une prise en charge spécialisée conséquente, nous entendons dire ces jours-ci que les consultations médicales et psychiatriques ont atteint des sommets vertigineux entrainant une consommation excessive de produits pharmacologiques en tout genre.

Les réponses aux plaintes protéiformes d’apparence psychiatriques et psychosomatiques risquent d’induire une médicalisation hâtive illégitime. De plus, parmi leurs effets secondaires, une accoutumance mal venue est à craindre de la plupart des produits administrés.

Comme alternative, certains conseillent une psychothérapie -individuelle s’entend. Ce service bénéficierait à des personnes plutôt fortunées. Celles-ci devraient alors recevoir un traitement selon les règles de l’art lequel implique une formation appropriée sur plusieurs années, suivie d’une certification en bonne et due forme ainsi qu’une supervision clinique de longue durée si on veut respecter les exigences de qualité de la profession. N’est pas psychothérapeute qui veut. Les écoles à l’étranger font légion mais l’improvisation et le charlatanisme abondent aussi.

En tout état de cause, est-il question ici d’une demande de prise en charge individuelle dans une situation sociale chaotique caractérisée par un état de ni guerre ni paix ? En fait, qu’en est-il ?

Primauté du contexte

Définir un problème n’est pas le résoudre, loin de là, mais encore faut-il d’abord en saisir la définition adéquate. Il serait regrettable, nocif même, d’extrapoler par préconception ce phénomène précis de stress induit pour le réduire et le traduire ensuite sur le registre des symptômes psychopathologiques sous l’étiquette de « trauma » (PTSD) empruntée à la grille de lecture du DSM-IV [document de référence diagnostique obligé des spécialistes de la santé mentale]. Car, l’actuelle crise grave à point de départ politique est de toute évidence pluridimensionnelle et surdéterminée avec un retentissement global sur l’ensemble de la vie économique, sociale, culturelle, familiale, relationnelle et de surcroit psychoaffective des citoyens(es).

C’est au sein de ce contexte complexe politique situationnel précis hautement déstabilisant qu’il faudrait plutôt chercher à comprendre en particulier l’expression vécue du stress en question –dans une perspective d’intégration de l’ensemble associé de ses données– avant d’envisager un éventail de réponses parmi les mieux appropriées dans l’espoir d’atténuer la souffrance induite.

En pratique

Certains praticiens de la santé mentale saisis par des demandes urgentes d’aide peuvent être tentés d’agir au plus pressé à point de départ d’un savoir psychiatrique occidental d’emprunt (DSM-IV) pour avancer un diagnostique suivi d’une conduite à tenir médicalisée.

Les plaintes vives et complexes ainsi traduites en symptomatologie psychiatrique s’effritent à travers une grille de lecture linéaire immuable –toutefois sécurisante pour le praticien. Le modèle médical tient compte essentiellement de l’individu considéré comme atteint d’une anomalie à traiter. Or, nous sommes en présence d’une réalité humaine complexe, largement partagée et non pas une affection singulière tributaire d’un simple traitement médicamenteux.

Quand bien même, sachant que la personne en souffrance puisse souvent exprimer une demande corrompue car induite en termes symptomatiques médicaux, c’est au praticien averti et alerte d’aider la personne à critiquer sa propre demande pour la redéfinir en lui apportant du sens sur un mode phénoménologique humanisant de la narration subjective afin d’atteindre une mise en relation adéquate entre le signifiant et signifié du discours.

Rappelons que la question posée au départ concerne fondamentalement la population concrète heurtée de plein fouet par des événements cataclysmiques -un assassinat politique aggravé par un second dans les mêmes conditions- qui ont submergé la nation entière dans un deuil collectif avec des réactions initiales de stupeur et de désarroi au jour fatidique du 6 février. L’objectif des commanditaires de crimes politiques est de créer la peur et la panique en vue de fragmenter et atomiser la population pour l’affaiblir et la domestiquer, chacun citoyen(ne) supposé(e) se réfugier chez soi en vase clos.

Prenant ces commanditaires à revers, la population rebelle s’était mobilisée spontanément pour accompagner les cortèges funèbres des 8 février et 27 juillet. Ce furent de véritables marches populaires massives, images marquantes, indélébiles de tout un peuple en révolte, solidaire dans la douleur et le deuil.

A ce stade du vécu tragique partagé au sein de l’agora, s’opère la fusion de la dimension individuelle par sa mise en relation essentielle au sein d’un Nous vital berceau d’une parfaite communion. Les larmes versées se fondent et se confondent. l’Autre est un autre moi-même. Les regards entre inconnu/reconnu s’échangent dans une complicité confraternelle.

Corrélativement, la dynamique du partage dans ce contexte de tragédie nationale pourrait offrir un cadre favorable au dépassement collectif du deuil et du stress induit. Reste à en cerner le contour et en dérouler le processus.

La plainte liée aux évènements dont les effets auraient ébranlé les défenses d’une personne particulière se reflète par ricochet au sein du groupe familial et au-delà, dans la communauté entière. Raison de plus s’il s’agit à fortiori d’une personne elle-même déjà fragile au départ. La primauté revient donc impérativement au contexte comme étant le référent par excellence avant de faire appel aux différentes ressources internes et externes à la fois personnelles, familiales et communautaires dans une perspective de recherche créative de stratégies afin d’atténuer la souffrance, en particulier celle des personnes vulnérables et hautement vulnérables.

Nous essayerons sous peu par quelques indications d’apporter une modeste contribution à l’effort commun pour alléger ces souffrances afin de rejoindre ensemble le bout de la nuit.
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*L’auteur est un spécialiste de la santé mentale intégrée/intégrale par une approche systémique.

[A suivre… Patria Vs Kaos (III) : Au bout de la nuit]

Chaos & Choc Emotionnel par Rashid Sherif

«Je suis de la race des guerriers. Ils peuvent me tuer mais me faire taire, jamais.
Je préfère de loin mourir pour mes idées plutôt que de vieillesse» – Choukri Belaïd

Tounès, terre africaine ancestrale autrefois nommée Ifriqiya, passe depuis des décades de charybde en scylla sans accéder au changement malgré les élections du 23 octobre 2011, supposées augurer un espoir.

Voilà six mois déjà, le vil assassinat de Choukri Belaïd a basculé nos crises chroniques en un véritable tremblement de terre. Il fut de la race des grands patriotes, digne et intègre. Il a vécu et survit par la force de l’incarnation de ses idées tout comme l’enseignait le Mahatma Gandhi: «Nous nous devons d’incarner le changement que nous proposons au monde».

Six mois après, les crimes contre le peuple reprennent frappant à nouveau cette fois le député du Front populaire Mohamed Brahmi ; et pour cause, exécutant et commanditaires clairement soupçonnés semblent assurés de l’impunité, ils ne courent ni se cachent.

Choc émotionnel induit

Ces crimes politiques s’inspirent de la « Main rouge » française dont le lâche assassinat de Farhat Hached demeure vif dans nos mémoires, épisode isolé sur notre territoire avant ce fatidique 6 février lorsque frappée de surprise violente, la population avait réagi d’un bloc par une profonde tristesse mêlée de consternation proche de la stupeur. Il s’agit bien d’un choc émotionnel collectif induit.

L’objectif de ce choc, comme chacun sait, est de semer la terreur dans le pays voire la panique et provoquer ainsi un état émotionnel d’«attente anxieuse» d’une menace obscure de ce qui pourrait encore advenir, source de stress diffus plus ou moins intense.

Suite aux manœuvres divisionnistes, croyants pieux et mécréants dévergondés, l’intention ici est de fragmenter, atomiser la population pour l’affaiblir davantage. Avoir peur, c’est craindre pour soi et les siens, se réfugier dans l’isolement derrière sa porte close. Or, l’afflux massif et spectaculaire de la population le jour de l’enterrement de Choukri reflète à l’inverse la plus ample solidarité dans l’indignation et la communion profonde jamais connue auparavant.

Ce crime politique contre un peuple pacifique vivant déjà sous le poids écrasant d’évènements pénibles quotidiens n’a donc pas réussi à le fragmenter ni à réactiver la peur induite par l’ancien régime. Toutefois l’effet de stupeur initiale s’est traduit par un phénomène psychique d’inhibition de l’action suivi d’un vécu de malaise d’intensité variable selon le cas et parfois même de symptômes apparemment dépressifs.

Il s’agit d’une réaction collective normale face à une situation anormale. Frappé d’un deuil déchirant, le peuple ne disposait donc pas de forces adéquates organisées pour répondre à l’agression. D’autant plus que la désunion des partis politiques d’opposition et leur absence flagrante d’actualisation de leur vision du contexte sociopolitique ont laissé le champ libre à Ennahdha. Toujours est-il, le jour du crime le glas avait sonné pour Enahdha et son gouvernement dont la responsabilité politique et morale est évidente.

Aussi, jusque-là pas de changement possible comme l’atteste la déclaration honteuse suivante du président provisoire : «Le peuple tunisien avait absorbé le choc». La suite des évènements allait étayer un enlisement progressif et une fuite en avant d’un pouvoir abusif aux abois.

Scénario bis: échec et retour en boomerang

Six mois après, ce qui fut planifié et exécuté le 25 juillet dernier, sous forme de «remake» du même modus operandi par l’assassinat de Mohamed Brahmi dans le but de provoquer une aggravation par renforcement du choc émotionnel initial, fut un véritable fiasco pour ses commanditaires. L’intention de banaliser le crime politique n’a pas réussi non plus.

En effet, cette fois-ci la réponse sociale face à la nouvelle agression ne s’est pas fait attendre. D’une part, le peuple uni déjà remis de sa stupeur paralysante, a retrouvé une mobilité psychologique, politique et sociale face aux manœuvres du pouvoir et aux agressions violentes de ses alliés. D’emblée, le Souverain a occupé pacifiquement la rue. Il exige la chute du gouvernement et la dissolution de l’Assemblée nationale constituante (ANC). Ses initiatives sont suivies à travers le pays par un vaste mouvement national de désobéissance civile, des manifestations massives au Bardo la nuit du 6 août et le 13 août.

D’autre part, le paysage sociopolitique avait subi entre-temps une mutation qualitative à la suite d’une coordination des partis d’opposition en rangs serrés et d’une organisation efficace des mouvements sociaux et des structures professionnelles appuyées par l’UGTT et l’UTICA.
L’ensemble des forces populaires mieux organisées adhèrent à un plan commun d’action politique clair et net. Il s’agit de substituer d’urgence la carence des instances d’un pouvoir chancelant par des structures provisoires dotées de capacités technico-administratives confirmées afin d’arrêter une catastrophe imminente et assurer la fin de la période transitoire.
Les membres rebelles de l’ANC et les partis d’opposition coalisés ont immédiatement emboité le pas à l’initiative de ce large mouvement populaire pacifique. Ils appuient ses revendications mais se gardent toutefois de se substituer à lui.

En fin de compte, les assassinats de Hached, Belaïd et Brahmi auront été vains quant aux bénéfices escomptés par leurs commanditaires. Mieux encore, ces martyrs, leurs frères au Jebel Châambi et ailleurs auront vaincu leurs ennemis par-delà la mort par le sacrifice-même de leurs précieuses vies. C’est donc échec et retour en boomerang contre les criminels.

Peuple souverain

Le peuple insurgé, sujet de l’Histoire, reprend l’initiative de ses objectifs encore insatisfaits : «Shoghl, Hourria, Karama Watania». La nouvelle équation politique met ainsi en présence la volonté du peuple, les forces sociales, UGTT, UTICA, opposition coalisée face à Ennahdha.
En premier lieu de l’équation, le peuple souverain rebelle et pacifique toutes générations et couches sociales confondues sans oblitération idéologique agit sans peur pour dire «Basta!» sur le mode horizontal d’une démocratie directe au sein de l’agora. Assez de violence, menaces de mort, mépris des aspirations à la sécurité, à une vie digne conviviale en paix.

Ensuite sur ce nouvel échiquier politique se situent les partis d’opposition. Leur large coalition augure d’un engagement crédible pour mettre sur pied un gouvernement provisoire alternatif et les structures qui doivent rapidement achever cette période transitoire. C’est leur mission de toute urgence au sein d’un projet commun de salut national pour sauver la patrie en danger.

Finalement, Enahdha de plus en plus isolée dans son escalade, fait étalage de « son peuple » domestiqué par un « show » à la Kasbah, à grand renfort de moyens de l’Etat, petits et grands soudoyés, menés au doigt et à la baguette en rang strict face à un orateur grandiloquent se profilant en image de prophète ouvrant Mecca. Tandis qu’au Bardo des citoyens(nes) en rendez-vous par milliers expriment leurs revendications légitimes dans une joyeuse complicité dans un climat de communion et de grâce source d’espoir.

Voyons un peu ce tableau de l’état d’usure d’Ennahdha -mouvance religieuse liée à la centrale de Londres des Frères Musulmans- et la faillite de sa gouvernance : Déchéance par le mépris hautain vis-à-vis de notre peuple, son histoire et sa culture millénaires, son identité, son drapeau symbole de l’Etat; par l’instrumentalisation politique de la religion; les basses manœuvres divisionnistes du peuple; le clientélisme honteux auprès des nécessiteux et les laissés-pour-compte; le dépassement illégal du mandat d’un an de l’ANC dominée par Enahdha avec ses manœuvres dilatoires, blocages constants et double langage.

Un gouvernement incompétent désavoué, se succède à lui-même, concentre tous les pouvoirs, entraine dans son aveuglement une économie ruinée et des conflits sociaux intensifiés.

Déchéance par instrumentalisation politique de la justice; harcèlement continu des citoyennes et citoyens, jeunes, journalistes, artistes, universitaires, zitouniens, opposants et syndicalistes de l’UGTT; par des engagements financiers auprès de sources étrangères au-delà de ses prérogatives de gouvernement transitoire appelé à gérer les affaires courantes; par sa protection flagrante de milices fascistes, ligues du chaos, de ses «enfants» salafistes qui sèment la violence dans nos rues et mosquées en toute impunité jusqu’au terrorisme armé; enfin déchéance par les appuis étrangers contraires à l’intérêt national.

L’unité des forces patriotiques dans sa longue marche est sous-tendue par une mission sacrée, et par le legs des martyrs Hached, Belaïd, Brahmi et tant d’autres patriotes sacrifiés tout au long de notre histoire de libération nationale encore inachevée.

Aussi, nos héros demeurent-ils bien vivants dans notre mémoire par leur esprit rebelle, leur volonté tenace et inébranlable de lutte contre les forces des ténèbres, afin de guider nos pas de géants sur la même voie, tel un phare au bout de la nuit.

Patria Vs Kaos (I): Le Choc Emotionnel par Rashid SHERIF

« Je suis de la race des guerriers. Ils peuvent me tuer mais jamais me faire taire.
Je préfère de loin mourir pour mes idées plutôt que de vieillesse »
–Choukri Belaid, martyr, 6 février 2013

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« Nous nous devons d’INCARNER le changement que nous proposons au monde » -Mahatma Gandhi

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En cette terre africaine ancestrale plusieurs fois millénaire, Tounès autrefois nommée Ifriqiya, nous traversons une crise chronique structurelle économique, sociale, politique et culturelle mise en évidence par le 14 janvier, aggravée depuis les élections du 23 octobre 2011 pourtant supposées inaugurer un espoir de changement malgré l’absence de la moitié de l’électorat. Il y a déjà six mois, le martyr de notre camarade Choukri Belaid a transformé cette crise en véritable tremblement de terre. L’écho de sa lutte hardie ne fait que s’amplifier à la suite de ce vil assassinat politique. Son exemple lumineux stimule la participation active citoyenne. Il fut de la race des grands patriotes, digne et intègre. Il a vécu et survit par la force de l’incarnation de ses idées, comme il se plait à le dire lui-même et tout comme le souligne si bien Gandhi ici en exergue.

Il se savait menacé et l’avait signalé aux autorités qui ne firent rien pour le protéger, bien au contraire, ils s’étaient ouvertement acharnés sur sa personne, lui imputant leurs échecs et leur incompétence, même en son absence temporaire du pays (au Maroc). Ce meurtre les hantera pour longtemps. Choukri répétait souvent : « Ils peuvent me tuer, mais jamais me faire taire ». Cette chaude voix éloquente et toujours actuelle vibre parmi nous. Six mois après leur forfait, ces mains criminelles frappent cette fois Mohamed Brahmi, et pour cause, exécutant et commanditaires clairement soupçonnés semblent assurés de l’impunité, ils ne courent ni se cachent.

Choc émotionnel collectif

Le crime perpétré au grand jour le 6 février dernier est semblable en tous points à ceux de la « main rouge » fasciste française dont le lâche attentat contre Farhat Hached demeure vif dans nos mémoires –épisode isolé sur notre territoire avant ce fatidique 6 février. La population surprise par cette agression brutale avait réagi dans son deuil par une profonde tristesse mêlée de consternation proche de la stupeur : crime politique, crime d’Etat, crime de lèse humanité. Il s’agit bien d’un choc émotionnel collectif induit.

L’objectif de ce choc criminel, comme chacun sait, est de semer la terreur dans le pays voire la panique et provoquer ainsi un état émotionnel que nous pouvons décrire comme « attente anxieuse » d’une menace obscure, plus ou moins intense, de ce qui pourrait encore advenir, source de stress diffus. Après avoir essayé de diviser le pays en deux blocs opposés, croyants et mécréants, l’intention ici est de fragmenter, atomiser la population pour l’affaiblir davantage. Avoir peur, c’est craindre pour soi et les siens, se réfugier dans l’isolement derrière sa porte close. Or, l’afflux massif et spectaculaire de la population le jour de l’enterrement de Choukri reflète à l’inverse la plus ample clameur d’indignation et de rage impuissante dans une profonde communion jamais connue auparavant. Cette catastrophe provoquée contre un peuple pacifique déjà sous le poids écrasant d’évènements pénibles quotidiens n’a donc pas réussi à fragmenter ce peuple ni réactiver la peur fomentée durant des décades par l’ancien régime. Toutefois l’effet de stupeur initiale s’est traduit par un phénomène psychique d’inhibition de l’action suivi d’un vécu de malaise d’intensité variable selon le cas et parfois même de symptômes apparemment dépressifs*.

Les effets intenses d’un tel choc émotionnel collectif induit par surprise pourraient expliquer le fait que ni la population ni les partis d’opposition n’ont pu réagir avec discernement pour prendre des initiatives efficaces, remettre en question le pouvoir en place responsable politique et moral du crime. Ce fut pourtant le glas qui a sonné pour Enahdha et son gouvernement. Or, c’est plutôt ce même pouvoir qui a froidement gardé l’initiative en prenant les devants par une feinte de se charger lui-même de la tâche par l’annonce maquillée de la chute de son gouvernement, tirant partie de l’affaire sous la forme d’un gouvernement bis. Quelques semaines de tractations politicardes ont servi de manœuvre dilatoire par diversion et pour disperser les traces du crime demeuré impuni à ce jour. Rien ne devait changer comme l’avait avancé honteusement le président provisoire en déclarant à l’étranger que « le peuple tunisien avait absorbé le choc ». La suite des évènements allait étayer un enlisement progressif et une fuite en avant d’un pouvoir abusif aux abois.

En somme, notre peuple en souffrance sous le coup de cette agression soudaine sans précèdent avait enregistré la perte catastrophique et brutale d’un dirigeant politique brillant, clairvoyant, généreux et désintéressé, un enfant du pays aux origines humbles dont la stature se projetait de façon décisive sur la scène nationale. Frappé d’un deuil déchirant, le peuple ne disposait pas de forces adéquates organisées pour répondre à l’agression. La désunion des partis politiques d’opposition et leur absence flagrante d’actualisation de leur vision du champ sociopolitique ont alors fait pencher le rapport de force en faveur d’Enahdha dépourvue par ailleurs d’une idéologie et d’un programme de gouvernement propres. Bref, l’ensemble de ces circonstances imbriquées n’a donc pas permis la réponse politique adéquate à l’agression subie par la nation endeuillée.

Scénario bis: échec & retour en boomerang

Nous voici, six mois après. Ce qui fut planifié et exécuté le 25 juillet dernier sous forme de « remake » du même scénario par l’assassinat de Mohamed Brahmi avec le même modus operandi en vue d’une aggravation calculée par renforcement du choc émotionnel initial a été un véritable fiasco pour ses commanditaires. L’intention d’entrainer une banalisation du crime politique n’a pas réussi non plus. En effet, d’une part la population dans son ensemble s’était déjà récupérée de sa stupeur paralysante, retrouvant une mobilité psychologique, politique et sociale face aux manœuvres habituelles du pouvoir et les agressions violentes de ses alliés. D’autre part, le paysage sociopolitique avait subi entre-temps une mutation qualitative à la suite d’une coordination des partis d’opposition en rangs serrés et d’une organisation efficace des mouvements sociaux et des structures professionnelles appuyées par l’UGTT et l’UTICA. Notons en particulier la reprise des initiatives citoyennes par les femmes, les jeunes et les travailleurs dans maints secteurs, lesquels avaient peu à peu récupéré leur espace sur le devant de la scène comme il en fut durant l’Intifadha –juste retour des choses après avoir été écartés(es) et même invisibilisés(es) dans l’intervalle.

La réponse à la nouvelle agression à l’identique ne s’est donc pas faite attendre cette fois-ci. D’emblée, le peuple souverain occupe pacifiquement la rue. Son exigence légitime immédiate de chute du gouvernement et dissolution de l’ANC est maintenue jour et nuit à travers la pluralité des initiatives locales et régionales, l’efficacité du mouvement national de désobéissance civile suivi de grandes manifestations massives et la gigantesque mobilisation au Bardo la nuit du 6 août. Toutes ces forces populaires de mieux en mieux organisées adhèrent à un plan d’action politique commun clair et net. Il s’agit en fin de compte de substituer la carence des instances actuelles du pouvoir de l’Etat par des structures provisoires dotées de capacités technico-administratives confirmées afin d’éviter une catastrophe imminente précipitée par un pouvoir chancelant. Les membres rebelles de l’ANC et les partis d’opposition coalisés ont immédiatement emboité le pas à l’initiative de ce large mouvement populaire pacifique en appuyant ses revendications, se gardant toutefois de le substituer.

Avant le 14 janvier 2011, le peuple insurgé s’était retrouvé seul dans un combat inégal, les mains nues, face à la machine répressive de la dictature –en l’absence des partis et surtout du mouvement Enahdha comme volatilisé. A présent, passant de charybde en scylla, ce même peuple se retrouve dans un renouveau de l’oppression par les tenants d’un gouvernement transitoire dominé par Enahdha à tendance théocratique laquelle accapare les rouages de l’Etat avec la claire détermination de s’éterniser au pouvoir. Il s’agit cette fois-ci d’une lutte populaire autrement complexe contre une mouvance obscurantiste réactionnaire et misogyne dangereuse dont les relents de violence des années antérieures présents à nos mémoires lui servent encore de moyen coercitif pour réactiver la peur des citoyens déjà reléguée dans un passé d’opprobre. Enahdha hérite d’un système dictatorial qu’elle cherche à mettre à profit. Or, la donne a bel et bien changé. Le peuple insurgé lutte à présent activement contre le nouveau pouvoir oppresseur tandis que l’armée républicaine se charge de nettoyer les foyers de terroristes à la solde de ce pouvoir –dût-il s’en défendre du bout des lèvres. La mobilisation populaire pacifique massive et continue dans la plus grande fermeté ne peut qu’encourager les partis alliés et autres organisations sociales et syndicales à soutenir avec autant de fermeté les exigences populaires. En ceci donc, tout comme pour Farhat Hached, les assassinats politiques de Choukri et Brahmi auront été vains quant aux bénéfices escomptés par leurs commanditaires. Mieux encore, ces martyrs et bien d’autres auront vaincu leurs ennemis par-delà la mort par le sacrifice-même de leurs précieuses vies. C’est donc échec et retour en boomerang du nouvel épisode criminel contre ses auteurs.

Le peuple souverain

Le peuple à nouveau insurgé reprend l’initiative de ses objectifs de base encore insatisfaits : Shoghl, Hourria, Karama Watania. L’équation politique de l’actuelle Intifadha met en présence la volonté du peuple dans sa grande majorité en alliance avec les forces sociales, l’UGTT, l’UTICA et celles de l’opposition coalisée, face à Enahdha et ses acolytes de bas rang.
Voyons d’abord l’état d’usure rapide d’Enahdha et la faillite de sa gouvernance. Cette mouvance obscure liée à la centrale de Londres des Frères Musulmans se trouve démystifiée et déchue par la volonté populaire source de toute légitimité. Il en est de même ces jours-ci en Egypte. En voici un bref tableau peu reluisant : Déchéance d’abord par le mépris hautain vis-à-vis de notre peuple, son histoire plusieurs fois millénaire et sa culture propre ; par la négation aggravante de l’identité réelle du pays et de son drapeau, symbole de l’Etat ; par l’ instrumentalisation politique abusive de la religion qu’elle rabaisse; par les basses manœuvres divisionnistes du peuple; par le clientélisme honteux auprès des nécessiteux et les laissés pour compte ; par le dépassement illégal du mandat d’un an de l’ANC, matrice provisoire de l’ensemble des pouvoirs transitoires de l’Etat, dominée par Enahdha avec ses atermoiements, ses blocages constants, son louvoiement, son double langage et ses manœuvres dilatoires qui ont converti l’ANC en un cirque pitoyable et couteux. Déchéance également par l’incompétence évidente de ce gouvernement qui se succède à lui-même malgré sa faillite, qui concentre en fait tous les pouvoirs, entraine la ruine de l’économie et l’intensification aigue des conflits sociaux. Déchéance par l’instrumentalisation politique de la justice ; par le harcèlement continu des citoyennes, des jeunes, des journalistes, des artistes, des universitaires, des zitouniens et des opposants ; par ses engagements financiers auprès de sources étrangères au-delà de ses prérogatives de gouvernement transitoire appelé à gérer les affaires courantes ; par sa protection flagrante et l’usage de milices fascistes, les ligues du chaos, sa complaisance auprès d’adeptes salafistes, ses « enfants » dégénérés, venus d’un autre âge en débordement constant de violence dans les rues et les mosquées en toute impunité, aussitôt passés à la vitesse supérieure par des actions armées criminelles et terroristes; enfin de par ses appuis étrangers contraires à l’intérêt national.

En second lieu sur ce nouvel échiquier politique se situent les partis d’opposition. Leur large coalition augure d’une crédibilité nécessaire pour mettre sur pied un gouvernement provisoire alternatif et les structures qui doivent rapidement achever cette période transitoire. C’est leur mission urgente au sein d’un projet commun de salut national pour sauver la patrie en danger.

Finalement à la base, se situe le peuple souverain et rebelle dans son immense majorité, toutes générations –inclus enfants et femmes portant hijab– et couches sociales confondues en dehors de toute oblitération idéologique. Ce grand corps social pacifique et insurgé a dit clairement « basta ! » sur la place publique à travers l’ensemble du pays. Assez de violence politique, de menaces, de mépris vis-à-vis des aspirations légitimes à la sécurité publique, à une vie digne en toute convivialité et dans la paix.

Outre la grande masse des citoyens(es) indépendants(es) et actifs(ves), cette force populaire se présente sous la forme de mouvements sociaux engagés dans l’action citoyenne. L’ensemble manifeste à l’évidence une reprise salutaire de l’initiative sur le terrain, sans aucune trace de peur ni de stupeur. Ce grand corps vivant s’exprime au Bardo et partout ailleurs sur le mode horizontal de la démocratie directe au sein de l’agora. La rapidité de la réaction populaire à la suite de la récidive du crime politique est ainsi révélatrice de la prompte récupération de ces forces populaires éminemment saines et si belles face à la violence politique criminelle, au discours hors la loi menaçant et radical d’Enahdha.
Il existe un contraste saisissant d’une part entre la démonstration de force à la Kasbah à grand renfort de moyens de l’Etat et de troupes soudoyées, menées au doigt et à la baguette en rang strict face à un orateur grandiloquent qui s’imagine en prophète aux portes de Makkah ; et d’autre part le rendez-vous citoyen spontané de milliers de patriotes au Bardo et ailleurs dans une complicité joyeuse, un climat de communion et de grâce inoubliable, source d’espoir.

L’unité des forces patriotiques dans sa longue marche est sous-tendue par une mission sacrée, et par le legs des martyrs Farhat Hached, Choukri Belaid, Mohamed Brahmi et tant d’autres patriotes sacrifiés tout au long de notre histoire de libération nationale encore inachevée. Aussi, nos héros demeurent-ils bien vivants dans notre mémoire par leur esprit rebelle, leur volonté tenace et inébranlable de lutte contre les forces des ténèbres, afin de guider nos pas de géants sur la même voie, tel un phare au bout de la nuit.

http://www.shaahidun.wordpress.com

*(Article à suivre…
Patria Vs Kaos (II): Stress & Antidote)

SERIONS-NOUS des OTAGES ? par Rashid SHERIF

Compatriotes, avec tous mes respects, ôtez-moi d’un doute : se peut-il que nous soyons pris en otage par un groupe de terroristes fondamentalistes pseudo-religieux qui sévissent dans notre chère patrie depuis l’avènement d’un pouvoir complaisant largement dominé par une Confrérie avec un fil à la patte ? Vous me diriez, les apparences ne vont pas dans ce sens car on peut observer les gens dans les rues vaquer à leurs affaires habituelles du matin au soir ; de surcroit, en cette saison estivale à la fois ramadanesque la plupart des festivals font le plein, les cafés sont pris d’assaut durant toute la soirée et les vacanciers ne boudent point leur plaisir.

Une agression en annonce une autre !

Je voudrais tout de même faire la part des choses : bientôt six mois déjà, Choukri Belaid martyr de la patrie avait été assassiné à bout portant un matin d’hiver devant sa maison. Les meurtriers et leurs mandataires ne semblent ni courir ni se cacher. Peu de temps auparavant, à Tataouine, le militant de Nidâ Tounès, Lotfi Nagadh, fut lynché à mort en plein jour par les adeptes de la ligue du chaos qui trouvent des complices accourus à leur rescousse sur les bancs à droite de l’hémicycle d’une Assemblée nationale constituante (ANC) –laquelle s’éternise dans une oisiveté bien grasse. Tout près de nous un nouveau martyr de la patrie, Mohamed Brahmi fut assassiné, son corps criblé de 14 balles devant sa maison en plein midi et en présence de ses enfants, sur le mode identique que celui perpétré par les hommes de main contre Choukri, détail en sus de la même arme selon la police.
Le sang de Mohamed à peine desséché, huit hommes jeunes de l’élite de notre armée, furent égorgés vifs ensuite criblés de balles au pied du mont Chaâbi, à Gasserine. Pas plus tard qu’hier dans la nuit, dans une banlieue de Tunis, une bombe a explosé par contrôle à distance guettant le passage d’une ronde de la gendarmerie.

Contexte

Or, d’aucuns cherchent à minimiser et même banaliser ces crimes. L’ensemble de ces faits récents se déroulent selon une escalade programmée de la violence politique criminelle dans un contexte où précisément notre peuple dans sa majorité manifeste de plus en plus ouvertement son mécontentement général vis-à-vis d’une situation politique transitoire de grand marasme qui dure sans consensus national et sans perspective d’aboutir à la fin de ce calvaire. Il s’agit également d’un contexte politique où les données sur le terrain ont nettement évolué depuis les élections du 23 octobre 2011 au cours desquelles une moitié des électeurs potentiels avaient confié un mandat à l’ANC afin qu’elle présente sa copie au bout d’une année ainsi que les perspectives claires en vue de nouvelles élections. Dès lors, il est évident que le changement du rapport des forces politiques ne pouvait être du goût d’un mouvement à teinte pseudo-religieuse qui se croyait tout puissant, comme en pays conquis, pour avoir raflé la mise le 23 octobre non pas tant du fait de sa force propre toute relative, mais plutôt eu égards aux graves défaillances par émiettement d’autres forces –entre-autres, celles des vieux de la vieille bien connus soixante-huitards sur le tard aux égos boursoufflés qui se sont bien égaillées à jouer les cul-de-jatte. Et c’est là où le bas blesse. Car, nous nous retrouvons à présent avec la branche locale d’une Confrérie étrangère qui n’en démord pas de sa prétention à une hégémonie illusoire, face d’une part à un récent regroupement plus ou moins hétérogène de militants réveillés de leur torpeur en sursaut par une série de tremblements de terre à la suite du sang écoulé des martyrs. D’autre part, face à la croissance de mouvements sociaux à la fibre patriotique soutenus en première ligne par les femmes et les jeunes, tout comme il en fut durant l’Intifadha al karama. Sous d’autres cieux, plus au nord, la nouvelle équation aurait pu être saluée comme l’avènement de forces politiques émergentes, tout à fait représentatives, singulières, associées ou coalisées, à la recherche d’un rééquilibrage nécessaire de la scène politique nationale au sortir de la trop longue nuit de la répression dictatoriale et surtout la nouvelle menace d’une sorte de parti unique camouflé par des alliances-bidon.

Les liaisons dangereuses

Mal leur en a pris de tant d’initiatives: Pour le pouvoir déjà en place, jouer à la modération face à un adversaire édenté parait aisé ; compter avec un adversaire dont la dentition pousse à vue d’œil a eu de quoi hérisser les poils des barbus. Toujours est-il, l’escalade de la violence politique témoigne au grand jour de la volonté farouche de barrer la route par l’intimidation, l’agression physique, la marginalisation, l’exclusion ou pire, la violence criminelle, à ces prétendants nouveaux-venus en force qui ont osé lever le défi jusqu’à se poser en adversaires politiques d’un certain poids. A présent, les discours mielleux des suppôts de la Confrérie à propos du projet politique modéré ne sont plus de mise. Tout compte fait, la démocratie à l’occidentale semble incompatible au sud sur une tourbe empreinte de religiosité. Ceux qui se sont adjugé en porte-à-faux l’emblème de majorité parlementaire au sein d’une ANC dont le mandat est limité tant dans ses prérogatives que dans sa durée, ont été de toute évidence grisés par un pouvoir sans partage « tombé du ciel » et ont fini par déraper vers la zone des liaisons dangereuses.

Et c’est justement là que se situe le fameux conte de celui qui a adopté un bébé tigre pour provoquer la peur alentour et qui s’est fait dévorer par la bête devenue adulte. Cela ressemble bien à la mésaventure de l’apprenti-sorcier qui cherchait à faire entendre raison à ses adeptes, ses « enfants » comme il aimait les chérir. Il leur avait pourtant conseillé en vain de prendre leur mal en patience sachant que leur lubie de la renaissance (sic) d’un Califat –sans aucun antécédent dans l’histoire de notre pays– n’était pas pour demain. Il faudrait peut-être essayer de comprendre la difficile posture de ces déracinés qui ont les pieds sur notre terre et la tête dans un orient moyenâgeux. D’aucuns animés de sentiments altruistes prétendent aider ces groupes au rêve étrange, reprendre leurs esprits ici et maintenant. Bien difficile entreprise vis-à-vis de gens au projet vaporeux et qui surtout sont loin de demander de l’aide. Bien au contraire, leur conviction la plus intime est qu’ils détiennent la vérité absolue. La boutade suivante en est l’illustration : Une personne pieuse implore humblement la grâce et la protection de Dieu ; tandis qu’un fondamentaliste prétend avec aplomb protéger Dieu.

Face à une telle impasse, nous nous retrouvons pris en otage au milieu d’un encerclement progressif. Tout d’abord, la violence politique organisée et tolérée –et même encouragée par les tendances jusqu’au-boutistes au sein du mouvement en question– n’a fait qu’accentuer par paliers ses attaques contre les forces armées du pays dont le double devoir est de défendre notre territoire national et préserver la paix et la sécurité à l’intérieur de nos frontières. Tandis que ces forces-rempart de la République sont aux prises avec ces malfaiteurs, la vague d’assauts criminels contre la société civile est déjà entamée graduellement par les assassinats politiques. Nos voisins à l’ouest ont traversé la longue nuit de la terreur aveugle et sanguinaire. Leur mémoire en est encore blessée. Dès lors, ils ne cessent en bons voisins de nous mettre en garde contre le mal absolu du fondamentalisme pseudo-religieux aveugle et guerrier. Toujours est-il, les jeux ne sont pas faits. Loin de là. Prendre un peuple en otage par un encerclement progressif avec l’arme de la terreur fasciste est une aventure non seulement hasardeuse mais encore parfaitement suicidaire. Effectivement, la fuite en avant dans cette escalade de la violence politique et la terreur est un signe évident d’esprits suicidaires sans point de retour. Un peuple debout, uni, est INVINCIBLE. La volonté manifeste de notre peuple à travers son histoire plusieurs fois millénaire est de vivre en paix dans une Patrie pour toutes et pour tous.

Au lendemain du 14 janvier 2011, nous avions découvert la joie profonde de nous être définitivement libérés de la peur induite, engendrée par des décades continues de répression dictatoriale fascisante. Nous avions pris un plaisir grandiose à vivre ces longues journées de communion dans une fraternité sans précédent. Le plus sûr est que cette libération demeure dans l’imaginaire de notre peuple. Nous en gardons une nostalgie vivace. Elle est réelle, effective et durable. Les évènements que nous traversons depuis plus d’un an suscitent non plus la peur, j’insiste, mais bien l’inquiétude, laquelle est positive car elle mobilise les énergies individuelles et collectives, mentales, physiques et spirituelles en vue de faire face au grave danger en la demeure avec encore pour horizon cette fraternité transcendante. Aussi, il devient impératif pour toute citoyenne et citoyen de maintenir un état de vigilance constant avec le moral au beau fixe, d’œuvrer au jour le jour de proche en proche concrètement et conjointement en prenant de multiples initiatives pour faire régner la paix, mais d’abord SAUVER ENSEMBLE la PATRIE en DANGER.
Tunis, 31 Juillet 2013