Tounès THABET: Vaincre le silence

« Tout s’était passé vite, trop vite pour réaliser ou comprendre. En quelques mois, nous avons glissé des craintes aux regrets, des simples prémonitions à la totale désolation. La déchéance arriva par vagues successives, nous étions tous pris dans le courant : ceux qui n’étaient pas engloutis allaient s’échouer sur une ile lointaine. La vague ne nous accordait aucune trêve, elle disloquait les familles, décousait les liens amoureux et teintait d’encre rouge les dessins des enfants. La violence s’était installée et nous nous habituions à l’horreur. »

Wahiba Khiari

Chaque fois que je relis cet extrait, je me sens glacée d’effroi. Nous savons que la « bête » est là qui nous traque, épie nos mots, nos réactions, nos mouvements et profite de chaque instant pour avancer, masquée ou à visage découvert pour nous surprendre au moment opportun. Nous avons beau imaginer des scénarios, élaboré des plans, émis des hypothèses, nous demeurerons bien loin d’une réalité qui nous échappe car tramée par des pernicieux prêts à tout pour nous engloutir.

Le plan a été préparé il y a longtemps. Tout a été pensé et mis en œuvre pour nous anesthésier à dose homéopathique, chaque jour, quelques granules, jusqu’à nous endormir, ankyloser nos gestes, pétrifier nos pensées. Il s’agit de banaliser la violence, l’introduire dans nos vies, chaque jour davantage. Nous avons vécu l’assassinat de Chokri Belaid comme un séisme. La terre a vacillé sous nos pas. Hagards et choqués, nous sommes sortis, en masse, crier colère et désarroi. Et puis nous voici face à l’intolérable : des camps d’entrainement de terroristes dans les régions impénétrables, des armes qui circulent, entreposées dans certains quartiers ou dans nos mosquées. Des appels au meurtre, des discours haineux, des prêcheurs venus répandre la discorde, des illuminés, inondés d’argent par des gouvernants assoiffés de pouvoir et de domination. La violence a fait irruption dans nos cités et villages. La peur s’installe et étreint les gorges. Les nouvelles sont préoccupantes.
Je crains nos silences, nos abandons, cette lassitude qui rend désabusé. Je crains les discours rassurants qui prédisent que, jamais, nous ne connaitrions la tragédie algérienne. Je crains ces certitudes de sable qui pourraient s’avérer illusoires. Je crains ceux qui s’enferment dans leurs cocons et se détournent du fait politique. Je crains ceux qui se retirent de la cité et l’abandonnent aux loups. Je crains ceux qui regrettent la dictature révolue et espèrent le retour de nos oppresseurs. Je crains les désenchantés qui désertent le combat avant de l’avoir commencé. Je crains les fébriles qui voudraient que tout soit résolu par un coup de baguette magique et qui oublient que cela n’existe que dans les contes d’enfants. Je crains les excités qui pensent qu’ils vont descendre dans l’arène et gagner la bataille sans recevoir des coups mortels. Je crains ceux qui se cachent et attendent que cela soit fini. Je crains ceux que la terreur paralyse, Je crains les anxieux que l’effroi méduse. Je crains ceux qui se préparent à quitter un bateau ballotté par les déferlantes. Je crains ceux qui se font tout petits et nous oublient dans la tourmente. Je crains le silence qui nous environne de ceux qui pourraient nous faire entendre leur indignation, les hommes libres qui soutiennent les causes justes. Je crains ceux qui nous ont déjà abandonnés et nous regardent avec méfiance. Je crains ceux qui croient que nous avons déserté le combat. Je crains ceux qui nous traitent d’incapables. Je crains ceux d’entre nous qui nous condamnent d’inertie et se comportent en donneurs de leçon. Je crains la résignation et l’abandon d’un combat sans cesse renouvelé. Poussés dans nos derniers retranchements, nous risquons d’abandonner la partie à un ennemi pernicieux et calculateur.

Des voix nous parviennent et disent les tragédies de ceux qui luttent contre l’oppression. Ces femmes arrêtées, emprisonnées pour avoir réclamé le droit à la vie. Des femmes vitriolées, défigurées parce qu’elles ont montré leur visage et milité pour le droit de travailler, de choisir leur destin. Des femmes assassinées et torturées pour avoir protesté contre l’application d’un islam rigoriste et dévoyé. Souvent la famille se charge de supprimer la « fautive » pour « laver l’honneur » du clan et se venger de la rebelle. Combien d’écrivaines, poétesses, intellectuelles ont été sacrifiées sur l’autel de l’ignorance et du fanatisme ?

Combien de voix étranglées, combien de muselières ? Combien de femmes agressées et violées lors des manifestations de l’opposition en Egypte ? Et les violées chez nous pour terroriser et pousser à la reculade ? El les esclaves sexuelles pour djihadistes barbares ? Et les femmes torturées et égorgées par les terroristes en Syrie, les corps jetés aux chiens ?
Mais, je sais aussi que beaucoup sont dans l’arène, se débattent contre la « bête » féroce avec toute l’énergie de la survie. Beaucoup se battent. Les femmes contestent ce projet de constitution qui renie les acquis des femmes et ne mentionne ni l’égalité des droits, ni la parité. Sur le terrain, certains zélés inquiètent les femmes au travail, dans les lieux publics. Les dérives sexistes ne se comptent plus.

Chaque silence les encourage à avancer, à occuper le terrain, à le conquérir. Mais, je sais que les jeunes font face à cette menace.La société civile s’élève, invente de nouveaux moyens de lutte. Les associations qui ne sont pas noyautés par les forces de l’ombre travaillent, œuvrent pour faire face à celles qui ont des moyens énormes et qui s’implantent dans un terreau propice à l’idéologie rétrograde et passéiste. Le rouleau compresseur tente d’écraser nos certitudes et nos rêves pour ériger le « califat » de l’obscurantisme qui sera le tombeau des derniers rayons de la pensée souveraine et éclairée. Je sais que les jeunes et les femmes sont vigilants, que le soleil noir ne se lèvera jamais tant que les sursauts sont possibles, que nos cris et notre colère sont salutaires. Je sais que la contestation est vitale, que la protestation est le meilleur remède contre l’apathie l’engourdissement et la torpeur. Ne pas tolérer l’intolérable, ne pas admettre l’inadmissible, demeurer sur ses gardes, ne pas céder un pouce de terrain. « Quand on doit se battre contre les difficultés incessantes, on s’aguerrit dans l’épreuve, on résiste à n’importe quels maux et, même, si l’on trébuche, on lutte encore à genoux. » ( Sénèque )

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