Spinoza et le Mal par Laurent Galley

Dans sa correspondance désormais célèbre, avec celui qui se présentera comme un philosophe libre amoureux de la seule vérité, Spinoza va se retrouver, contre toute attente, poussé jusqu’aux extrémités de sa propre logique. Pourtant, au premier abord, Spinoza louera les qualités rares d’un libre-penseur dans un monde de théologiens. Sa joie sera toutefois de courte durée…
Derrière Blyenbergh, se cache un autre. Un esprit ni malfaisant, ni honorable ; un esprit curieux qui aura le grand désavantage de masquer son jeu… La problématique du mal, chez Spinoza, est reléguée à l’état d’épiphénomène de la substance, de son essence, et de ses modes. Un épiphénomène extérieur à l’être comme à Dieu (la Nature). Cette extériorité du mal, voilà qui ne pouvait que concentrer la plus grande attention des partisans d’un mal originel. Revenons quelque peu sur le dessein spinoziste : de la même façon que les fous, nous l’avons vu, obéissent à leur propre puissance d’agir (et donc selon la volonté de Dieu), les méchants, nous dit-il, agissent aussi selon la nécessité divine.
Toutefois, il précise : « (…) il ne faudrait nullement, sous ce prétexte, les mettre sur le même plan que les justes. » (p. 1126)1 Il y a des degrés de perfection dans l’essence d’un mode, d’un être, et ces degrés de perfections augmentent en même temps que les désirs sont soumis au contrôle de la raison. Les justes appartiennent à un haut degré de perfectionnement de l’entendement, c’est-à-dire de la vertu ; les méchants ne sont que les instruments de la puissance, les jouets de celle-ci. Il est donc vrai d’affirmer ici que les méchants obéissent aussi à la volonté de Dieu ; ils répondent à leur manière à un ordre de la nature, certes, inférieur aux justes, mais liés par un même impetus… Blyenbergh va tout entier se glisser dans la brèche, avec, pour ainsi dire, une redoutable et obsessionnelle lucidité… Il faut bien comprendre avant cela que Spinoza considère l’essence de toute chose comme participant de la volonté de Dieu et celle-ci ne saurait subir la moindre contradiction interne sans entraîner l’inexistence de celui-ci ; il n’existe, dans les effets produits par les choses et les êtres, que des degrés de perfection qui peuvent osciller non pas du bien au mal, mais d’une perfection plus grande à une perfection moindre. Seulement, voilà : qu’il en aille d’une perfection moindre ou d’une perfection plus grande, l’essence d’une chose qui a produit l’effet moindre ou meilleur, celle-ci reste inchangée… Or, si on remonte, comme le fait tout entendement digne de ce nom, de l’effet à la cause, comment ne pas s’apercevoir que l’essence d’une chose ou d’un être, ne peut pas être dissociée de ses effets, de ses actes ! Blyenbergh l’exprime ainsi : « Les méchants moins parfaits ne servent-ils pas Dieu, alors, aussi bien que les justes ?

En effet, d’après vous Dieu ne demande pas d’eux davantage, sinon il leur aurait donné davantage d’essence. Or, ainsi qu’il apparaît d’après leurs œuvres, Dieu ne leur a pas donné davantage d’essence, ergo il ne leur demande rien de plus. Mais si chacun, à sa façon, agit exactement comme Dieu le veut, ni plus, ni moins, comment celui dont l’action, moindre, est cependant conforme au désir de Dieu, ne serait-il pas aussi agréable à Dieu que le juste ? » (p. 1136) Chez Descartes, en effet, la volonté pouvait se trouver plus vaste que l’entendement, et, débordant celui-ci, déboucher sur les passions et le mal qui leur est propre ; l’entendement avait donc pour fonction, via le libre-arbitre, d’en toujours faire usage dans le sens de la modération. Spinoza refuse pour sa part l’existence d’une volonté qui excéderait l’entendement ; l’une et l’autre ont été créés pour être naturellement de bonne proportion ; il en ressort donc un usage passif de celui-ci, comme allant de soi ; ce que l’on nomme encore aujourd’hui : un esprit sain dans un corps sain. Seulement voilà, dans un monde où Dieu a fixé en tout et pour tout l’essence des choses ainsi que leur puissance propre – qui peut varier d’un mode à un autre mais dont aucun sujet ne peut décider en lui-même de sa perfection -, dans cette configuration-là, déterministe, l’entendement ne sert quasiment plus à rien… Blyenbergh a très bien compris que le système logique de Spinoza rendait inutile la prière, l’aspiration à Dieu (sous sa forme théiste, c’est-à-dire anthropomorphique), la religion et même l’espoir, en même temps que, selon lui, et c’est là tout l’objet de la discorde : il légitime par la volonté de Dieu, la folie, les vices et le crime…

Blyenbergh soulève également la question de la perfection de l’entendement humain comme attribut de Dieu… En soumettant tous nos désirs ou nos passions au contrôle de la raison, il irait de soi que certains hommes auraient fatalement une conduite irréprochable ; ceux chez qui, précisément, l’essence bénéficierait de la plus haute perfection. Or, lui dit-il, quand avez-vous jamais entendu parler du moindre être humain n’ayant jamais fauté dans toute sa vie ?… Nulle part, à l’évidence. Cette simple constatation suffit à briser la perfection humaine et, par ce fait, la perfection divine en elle-même ; car si une telle perfection de l’essence n’est envisageable nulle part, il va de soi qu’elle n’existe tout simplement pas… L’imperfection de l’essence divine attestant directement de l’inexistence de Dieu…

Dès la seconde réponse, en ce mois de janvier 1665, Spinoza a une réaction immédiate : il a tout de suite compris que son correspondant masquait un religieux et un théologien, alors que tout son système en est la négation… On imagine sa déception, lorsqu’un solitaire de son acabit s’imagine avoir enfin rencontré un homme adapté à sa nature, et qu’il découvre en réalité qu’il a été trompé et qu’il n’en est rien… C’est au contraire un ennemi qui avance masqué. Dès le début de sa lettre, alors qu’il s’était montré amical et enthousiaste, il écrit abruptement : « Je vois que nous pensons de manière différente, non seulement sur les conséquences éloignées qui se tirent des premiers principes, mais sur les principes eux-mêmes. Dès lors, je ne crois plus qu’un échange de lettres puisse servir à nous instruire mutuellement. » (p. 1145) Il poursuivra malgré tout ses explications, en se montrant bien plus sec et péremptoire ; tel un maître qu’un disciple présomptueux aurait caricaturé par imprudence et par incompréhension… Seulement, pour se justifier de ses bonnes intentions et éloigner toute interprétation malicieuse, Spinoza ne fait en réalité qu’invoquer les intentions nobles de son message : l’amour de Dieu, la soumission à la Raison, le dégoût qu’éprouve sa nature à l’égard des vices, etc. Des intentions pures dont Blyenbergh, dans sa lettre suivante, ne va pas tenir compte, ou plutôt : qu’il va même retourner contre lui. Car Spinoza, sans le savoir, ne répond pas à celui-ci sur le fond ; il agite de bons principes, son grand cœur, mais ne s’étend pas sur le problème logique soulevé par Blyenbergh… Peut-être ne comprend-il même pas qu’on puisse le suspecter d’infamie…
En irait-il bien plutôt de l’œil torve d’un théologien sur la saine raison spinoziste ?… Ou Blyenbergh met-il le doigt sur une considérable aporie de la métaphysique déterministe du philosophe de la liberté ?… Auquel cas Spinoza n’a pas vu, comme l’Albert Einstein de la relativité générale, le trou noir que son propre système avait mis à jour dans le cadre de la moralité… Car, en essentialisant Dieu bien plutôt qu’en le considérant comme un Juge suprême, comme l’ont toujours fait les religions, cela abolit à la fois le jugement du bien et du mal, et confond ainsi, dans leur essence et donc, leur finalité, le juste d’avec le criminel… Blyenbergh ne délire pas, et on oserait même reconnaître ici toute sa bonne foi. Ainsi, il appuie : « Vous vous abstenez de ce que j’appelle les vices, parce qu’ils répugnent à votre nature particulière, non parce que ce sont des vices ; vous vous en abstenez comme un individu s’abstient d’un aliment, dont sa nature a horreur. Pourtant, celui qui s’abstient d’actes mauvais, seulement parce que sa nature en a horreur, ne saurait guère être fier de sa vertu ! » (p. 1158) Vos intentions peuvent être nobles, pures, au service de la bonté originelle de Dieu, mais votre système philosophique est consécutivement à ses présupposés théoriques : immoral, c’est-à-dire par-delà le bien et le mal ; nous l’avons vu jusque dans l’Ethique, non encore parue à l’époque, que Spinoza reconnaît la subjectivité même du désir tout en étant liée indéfectiblement d’avec la volonté de Dieu (la Nature). Blyenbergh semble le savoir plus finement encore que Spinoza en personne… Celui-ci ne paraît pas se douter un instant d’une lecture « trop humaine » de son système, se contentant d’y appliquer aux passages les plus tendancieux, des correctifs moraux ressemblant en tout point à de petites rustines, bien maigres, lorsqu’on les mesure à son implacable système…

Blyenbergh, bon ou mauvais joueur, qui sait, manie à merveille la perfidie : « (…) votre œuvre vous égarerait-elle loin de son amour ? » (p. 1159) Celui de Dieu, bien évidemment… Comment mieux poser l’ambiguïté entre Spinoza et son œuvre, entre son cœur et son esprit, entre les bonnes intentions et la lucidité la plus crue (logique) ?… On jurerait Candide accouchant d’un monstre, sans même s’en apercevoir… Dans la lettre qui a tant fait réagir Spinoza, Blyenbergh utilisait des mots sévères et drus pour exprimer ses critiques ; mais, cette fois-ci, pour ne pas risquer de rompre la correspondance par trop d’irrespects, il réitère ses mêmes objections, mais avec des mots scrupuleusement choisis… Il est plaisant à ce titre de savoir que l’un et l’autre se sont rencontrés à Leyde, et que, malheureusement, Blyenbergh n’évoquera rien de cette entrevue, sinon qu’il a tout oublié du contenu même de leurs échanges ( !)… Ce qui ne fera qu’aggraver la lassitude de Spinoza à son égard, et leur correspondance ne s’étendra guère au-delà de quelques lettres.

Dans la première de celles-ci, Blyenbergh considérait qu’une substance sans liberté du jugement n’était pas plus différente qu’une substance sans âme… Mais au lieu de le dire sous cet aspect technique et philosophique, bien adapté à la situation, il l’a dit avec provocation, je résume : l’homme ne vaut pas mieux chez vous qu’une plante ou un caillou… Spinoza ne manquera pas de relever cet affront de langage… Dans la lettre suivante, Blyenbergh, au contraire, se saisit plus habilement de pincettes pour s’exprimer… mais il redit la même chose : « Puisque vous n’accordez pas à l’âme la liberté que M. Descartes lui confère, quelle différence faites-vous entre la dépendance des substances douées d’entendement et celles des substances sans âme ? » (p. 1159) Exactement la même question que précédemment, sinon qu’elle est recouverte de la formulation sérieuse et respectueuse qui sied à la hauteur de l’échange… Cette correspondance, d’ailleurs, regorge littéralement de sous-entendus tous plus ou moins piquants… Difficile de ne pas rire ou sourire en la décryptant mot à mot, dans le registre de la passe d’armes, d’un philosophe à un autre… Après avoir réaffirmé la pureté de ses intentions, renouvelé son désir d’abréger la discussion, Spinoza va finir par concéder, de guerre lasse, ceci, en soi, énorme : « La nature d’un certain être ne voudrait-elle pas par hasard qu’il se pende, ou y a-t-il quelque raison pour qu’il ne se pende pas ? Supposons que puisse exister un être doué d’une telle nature ; dès lors (que j’admette ou refuse d’admettre le libre arbitre) je réponds : si un homme quelconque s’aperçoit qu’il peut vivre plus commodément, suspendu au gibet, qu’assis à sa table, il serait insensé de ne pas se pendre ; de même celui qui verrait clairement qu’il peut jouir d’une vie ou d’une essence meilleures, en commettant des crimes, au lieu de s’attacher à la vertu, serait insensé lui aussi d’hésiter à commettre des crimes. Car, du point de vue d’une nature humaine aussi pervertie, les crimes seraient vertu. » (p. 1164) On comprend toutefois que Spinoza ne considère pas que l’essence d’un être ou d’une chose puisse comporter la moindre imperfection de la sorte. Mais tout de même, il le concède à son contradicteur : s’il fallait reconnaître un mal en l’essence d’un homme, ce mal serait fatalement bon et il s’y devrait d’y céder comme tout un chacun cède naturellement à sa béatitude !… Si le crime et le meurtre sont la joie réelle du criminel, celui-ci serait fou de ne pas tuer, et il en irait, qui puis est, de la volonté de son essence, donc de Dieu.
L’aporie soulevée par Blyenbergh n’en sera pas pour autant levée, car Spinoza n’a pas répondu à l’objection là où il l’a précisément pointée… Tout porte à croire que son incompréhension fut honnête : il n’y avait probablement jamais songé… Spinoza ne lui répondra plus, par la suite, sinon pour le renvoyer à son futur ouvrage (L’Ethique). Quoi qu’il en soit, le mystère reste entier : la logique géométrique et physique de Spinoza n’induit-elle pas en sa perfection même l’inextricable lien entre la sainteté et le démoniaque, la vertu et le mal ?… A tout embrasser, on embrasse fatalement plus que le bien, dans un univers immanent. A tout justifier, on justifie aussi le mal… Nietzsche, en tragique, saisira ce lien avec encore plus de perspicacité, et avec plus encore de dangers… Si nous ne pouvons absolument pas douter des intentions de Spinoza, sa logique draine avec elle – et à son insu – la part obscure de la raison naturelle… Est-ce au tour de Hobbes, ici, de rire d’un rire sardonique au détriment de son contradicteur ?…

Source: http://blogs.mediapart.fr/blog/laurent-galley/070613/spinoza-et-le-mal

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