Les dépossédés de Battouma par Rashid SHERIF

Chronique d’une caravane de solidarité avec les habitants de Douar Battouma, village perché sur les hauteurs de Kroumirie (nord-ouest) où la pauvreté absolue n’interdit pas une certaine dignité dans le dénuement.

Mercredi dernier, nous étions une trentaine de personnes volontaires, des femmes en grande majorité et des jeunes – pour ainsi dire, une représentation spontanée des forces vives qui ont mené la bataille de l’insurrection populaire aux côtés des travailleurs jusqu’au 14 janvier et au-delà.

A pied le long d’une colline
L’initiative de cette caravane de la solidarité revient à des associations et à la chaine Attounissia TV à la suite d’une entrevue avec un petit écolier dans l’émission « Yawmiyet Mouwaten » (Journal d’un citoyen) diffusée sur l’écran de milliers de nos concitoyens émus aux larmes. Il s’agissait d’un nouvel élan pour aller porter des secours en produits comestibles non périssables, des vêtements pour toutes les tailles, des matelas, des couvertures sans oublier d’autres nourritures essentielles de l’esprit, récits et aventures pour stimuler la joie de lire et le rêve d’écoliers désœuvrés sans accès aux colonies de vacances.

Douar Battouma est un hameau peuplé d’une quarantaine de familles, perché sur les hauteurs du mont de Kroumirie à quelques 200 km de Tunis, proche de la frontière algérienne. Sous un ciel dégagé, avec les premières chaleurs de l’été, nous traversons des plaines tondues aux couleurs jaunâtres en fin de récolte du blé et la rentrée du foin, sauf certains retardataires aidés par un groupe de femmes vigoureuses qui soulèvent d’énormes bottes tassées de foin.

Une population vivant dans un total dénuement à 200 km de Tunis.
L’histoire de l’occupation romaine vient spontanément à l’esprit, le fameux grenier de Rome, et au passage les vestiges à Bulla Regia. A la mi-juin, les cours d’eau déjà asséchés laissent présager des tourments pour les villageois. Après le passage de Fernana, nous voilà plongés dans la douceur de la forêt de chênes suivie d’une oliveraie. Notre jeune conducteur annonce soudain la fin du parcours en bus et nous encourage à grimper à pied le long d’une colline. Grimper c’est peu dire à travers les arbustes, les figues de barbarie aux épines menaçantes, en foulant une terre rocailleuse et de boue asséchée. Nous traversons un mince filet d’eau boueuse grisâtre que les habitants – les animaux aussi – sont parfois poussés à s’en abreuver…

Dans ses rêveries, tout au long du trajet, ce passager s’est laissé gagner par une projection de Douar Battouma et ses habitants sous l’emprise de scènes tirées de Luis Buñuel, notamment  »Las Hurdes » et  »Los Olvidados ». Toutefois, les hommes venus à notre rencontre pour guider nos pas ont vite dissipé ces produits imaginaires. A des questions en rapport avec leurs ressources économiques, le problème crucial de l’eau, la marche à pied des écoliers à quelque 10 km du village où se trouve l’école, les conditions climatiques hivernales, les services de santé: à ces questions pêle-mêle les hommes, de leurs voix neutres et au visage sans expression, nous ont introduits dans leur univers en peignant un tableau bien différent de celui décrit par Buñuel.

La frontière intérieure
Quitter Tunis pour se rendre au hameau de Battouma accroché à la chaine du Kroumirie est une manière de traverser une frontière intérieure vers les contrées de la désespérance et de l’inhumanité. Quelqu’un a laissé échapper l’expression: «On se croirait en Somalie!».
Quelques enfants accourent à notre rencontre mal vêtus, pieds nus ou mal chaussés, habillés de poussière avec pour les garçons cheveux coupés courts, les filles cheveux lâchés, plaqués comme des cordes raides. Le manque d’eau conspire contre l’hygiène corporelle. Leur regard éteint se dirige tantôt vers nous tantôt vers nos sacs à dos ou à la main.

Yacine l’élève brillant rêve d’une maison décente pour sa mère.

Certains parmi les visiteurs distribuent à ces enfants des friandises. Un attroupement se fait devant une sorte de hutte en terre glaise, pierraille en saillie et branchage en guise de toit, un petit homme assis au seuil, âgé et desséché, donne la bienvenue d’une voix à peine perceptible. Il faut courber l’échine pour ne pas se cogner la tête à l’entrée et jusqu’au centre de cet espace sombre où se trouve une sorte de lit pour tout meuble sur un sol en terre battue. Une femme âgée toute maigrelette, drapée d’une étoffe délavée nous reçoit et nous serre la main longuement en nous remerciant de notre visite. Elle ne parle pas d’elle quoiqu’elle tienne à peine debout, mais nous dit que l’homme assis par terre devant le seuil ne peut plus dormir à cause de ses douleurs. Dans la pénombre, elle pousse d’un geste incertain sur un interrupteur au bout d’un fil, une faible lampe s’allume accrochée à un bout de branchage sec.

Au fur et à mesure de notre avancée vers les hauteurs, d’autres huttes apparaissent éparses, camouflées par des arbustes. Des femmes élancées et maigres, un bébé sur les bras, se tiennent debout timides et curieuses. Peu à peu, visiteurs et habitants se mêlent dans des conversations animées. Les tranches d’âges sont nettes, des enfants et des adultes de plus en plus âgés, pas de trace d’adolescents ou de jeunes. Les uns seraient partis émigrer vers les régions côtières à la recherche de travail, quelques jeunes filles feraient office de domestique chez des familles à Tunis ou autres villes du pays.

Petit Yacine, héros malgré lui
Plusieurs milliers de téléspectateurs d’Attounissia ont pu donc observer ce petit garçon de onze ans tout chétif, timide ou plutôt intimidé par le brusque intérêt national dont il est devenu l’objet. Son nom, Yacine. C’est effectivement son apparition si émouvante sur le petit écran qui a provoqué cette visite de solidarité quoique cet attroupement bruyant ne soit malheureusement pas à son avantage.

En effet, les familles alentour et les autres enfants surtout le jalousent et quelques-uns même parmi les adultes lui reprochent d’avoir attiré la lumière sur leur grande misère. La misère se cache non par honte mais bien plutôt par un geste ultime de revendication d’une dignité humaine. Aussi, petit Yacine s’est volontairement cloîtré dans la hutte familiale. Il a fallu aller le chercher. Le regard presque craintif, il salue dans un murmure. Ses parents sont là, fiers; ses deux jeunes sœurs aussi. Ce sont des élèves qui, d’année en année, ont récolté les certificats d’excellence envers et contre la malnutrition, les longues distances quotidiennes à pied pleines d’embuches surtout en période hivernale à cause du grand froid et la neige; et le printemps avec les dangereuses crues de la rivière. Le père de Yacine n’a pas de travail rémunéré, il se contente comme ses voisins de gratter une minuscule parcelle de terrain en pente et de ce fait n’a pas de ressource financière. Sans moyens pour subvenir au trousseau scolaire de ses autres filles plus âgées, elles ont du abandonner l’école malgré leur bon rendement scolaire. C’est en fait ce qui guette Yacine et ses deux jeunes sœurs. A la question de ce qu’il aimerait faire plus tard, Yacine répond d’un seul jet avec une lumière dans les yeux: «Je veux devenir médecin pour aider les miens… et même vous aussi, si vous voulez!». Une de ses jeunes sœurs a d’ailleurs le même souhait. Pouvons-nous faire en sorte que cette graine d’hubris ne meure?

Yacine et ses camarades font plusieurs kilomètres à pieds par monts et vallées pour aller à l’école.

Dans la hutte voisine, la grande tante de Yacine nous réclame. Édentée, le regard hagard, l’échine courbée, elle apparait comme une vision floue à travers la pénombre; elle avance les pieds nus sur le sol en terre battue avec une accoutumance qui a fait élargir la plante de ses pieds devenue une sorte de semelle cornue. Son mari âgé de 71 ans, d’après lui, quoiqu’il paraisse un âge bien plus avancé, a de la peine à rester debout appuyé sur son bâton. Il nous confie qu’il a travaillé de longues années comme journalier dans la forêt de Tabarka pour quelques centimes par jour. Aujourd’hui souffrant, il se raccroche désespérément à la vie en compagnie d’une vache en mystérieuse «location» (!) qui cohabite avec lui et sa femme à l’intérieur de la hutte…

Le camion-container chargé des donations s’est arrêté à Fernana où une association caritative locale devrait se charger plus tard de la distribution.

La Vida no Vale Nada ou une Patrie pour Tous
Point n’est besoin d’avoir lu Marx ou de militer à gauche pour saisir les choses essentielles pour une citoyenne et un citoyen éveillés et honnêtes. La pauvreté n’a rien de naturel. La misère fait du pauvre un être déshumanisé. Il faut surtout éviter de se laisser piéger par des pseudo-vérités toutes faites et les sentences solennelles qui tendent à faire croire que les pauvres le sont par une volonté divine et que le paradis leur est ouvert alors qu’ils vivent l’enfer sur terre. La lutte contre la pauvreté est fallacieuse tant qu’il s’agit d’occulter les racines du mal. Atteindre un seuil de pauvreté ou pire un degré en-dessous est une condition sociale, un processus de paupérisation qui s’étale parfois sur plusieurs générations alors qu’il arrive – O Miracle! – que la richesse sourit (quelle métaphore!) en l’espace d’une seule génération… pour les happy few. Aussi, pour appeler un chat un chat, l’essence du problème est liée à la justice sociale et la répartition équitative des richesses et des opportunités.

En ce qui concerne les dépossédés de Battouma, pour qui la vida no vale nada, il s’agit pour nous de comprendre, reconnaitre et ensuite agir au plus près en fonction de la satisfaction des Droits Humains dont les besoins de base sont simplement le droit à la vie, la sécurité physique, la sécurité alimentaire, la sécurité d’un habitat décent, l’éducation, la santé, la sécurité de l’emploi, source de dignité, toutes choses essentielles à inclure dans une Constitution nationale bien comprise et dont Yacine et les siens se trouvent dépossédés depuis plusieurs générations, ce qui est un véritable et intolérable déni d’humanité.
En retour, ce qui est souvent occulté est que l’inhumanité subie reflète en boomerang l’inhumanité de ceux qui la provoquent ou l’imposent d’une manière ou d’une autre. Aussi, sommes-nous en dette vis-à-vis de tous les Yacine et leurs familles qui moisissent dans la pauvreté ou encore la grande misère. Il est temps d’agir pour sauver leur dignité humaine en sauvant la nôtre.

Si l’insurrection populaire a brandi les mots d’ordre de «Travail, Liberté & Dignité Nationale», cela signifie en clair: pas de paix sociale sans justice sociale, pas de liberté sans droits humains universels pour les citoyennes et citoyens dans l’équité et bien entendu pas de dignité nationale sans une Patrie pour tous.

Publié par KAPITALIS : http://www.kapitalis.com/tribune/16671-tribune-les-depossedes-de-battouma-ou-la-tunisie-des-pauvres-accuse-la-tunisie-des-riches.html

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