Racisme honteux en Tunisie

La communauté noire tunisienne : une minorité en mal de reconnaissance
2013-04-01
Hédi Béhi

Enfant du baby boom, mon adolescence a été bercée notamment par les héros des indépendances africaines: le Ghanéen, Kwame Nkrumah qui rêvait des Etats Unis d’Afrique ; le Congolais Patrice Lumumba, l’un des principaux artisans de l’indépendance de son pays, assassiné en 1961 par Mobutu ; le Guinéen, Sékou Toure, l’homme qui a dit non au général De Gaulle ; Nelson Mandela, le héros de la lutte contre l’apartheid. C’était le bon vieux temps du tiers-mondisme triomphant. On dévorait les ouvrages du militant anticolonialiste, l’Antillais Frantz Fanon : « Pour la révolution africaine », « Peau noire, masques blancs » et surtout, son maître-livre, « Les damnés de la terre. On s’identifiait à la communauté afro américaine dans son combat contre le racisme et pour l’égalité des droits avec les blancs. On admirait Malcolm X, Martin Luther King, Angela Davis.

Depuis Hannon et son fameux périple, la Tunisie n’a cessé de revendiquer sa dimension africaine. N’a-t-elle pas donné son nom à ce continent, comme Bourguiba ne manquait jamais de le rappeler à ses interlocuteurs africains. Notre pays s’enorgueillit aussi d’avoir aboli l’esclavage en 1846, deux ans avant la France et dix neuf ans avant les Etats Unis. Pendant des années, il a été à la pointe du combat contre le colonialisme et l’apartheid.

Terre d’immigration, la Tunisie a accueilli depuis trois siècles une forte communauté en provenance de l’Afrique subsaharienne qui s’est fondue, malgré les vicissitudes de l’histoire, et à l’instar des autres immigrés qu’ils soient Arabes du Maghreb ou du Machrek, Andalous ou Turcs dans le melting pot tunisien. Déjà en 1848, un voyageur français l’estimait à 167000 personnes? soit 8% de la population qui atteignait 2 millions de personnes.. Aujourd’hui, elle compterait près de 800000 personnes. Bien intégrée, elle souffre, néanmoins, d’un manque de visibilité dans bien des secteurs : très peu de médecins, d’universitaires; d’avocats ; d’hommes d’affaires ; de magistrats; une seule ambassadrice qui se trouve être la fille de l’unique ambassadeur noir qu’on ait eu, le regretté Béchir Gueblaoui ; aucun présentateur du journal télévisé ; un ou deux élus à l’Assemblée, quelques conseillers municipaux. De toute évidence, l’ascenseur social qui a fonctionné à plein régime au début de l’indépendance, suite à la démocratisation de l’enseignement n’a pas profité ou si peu à cette communauté.

Bizarrement, Personne ne trouve à y redire. Avant la révolution, cette question était taboue. Mais, aujourd’hui encore, elle est trop souvent occultée. Et même si par extraordinaire, on l’évoque, c’est pour la minorer et l’évacuer aussitôt. Peut-être parce qu’elle est à forte charge émotionnelle et qu’on craint, en s’y attaquant, d’ouvrir la boîte de Pandore. A moins que ce silence ne soit celui de la mauvaise conscience.

Comment mettre fin à cet état de fait ? C’est au niveau de la pratique sociale qu’on doit réagir en développant une pédagogie de la tolérance, notamment dans les écoles ou les médias. Il ne faut pas hésiter à tordre le cou à des préjugés qui sont devenus avec le temps des vérités d’évidence. Parallèlement, on serait bien inspiré de prendre quelques décisions à forte portée symbolique, comme les nominations aux hautes fonctions, ne serait-ce que pour banaliser la présence des Tunisiens noirs dans des secteurs où ils sont absents jusqu’ici. Plus que jamais, la procrastination n’est pas indiquée, car Il vaut mieux traiter ce genre de questions aujourd’hui, à froid, dans un climat apaisé que de le faire demain dans l’urgence, contraints et forcés. Il n’y a jamais eu de conflits raciaux dans notre pays, ni de ghettos. Tout au plus, doit-on signaler des maladresses dans notre rapport à cette communauté : une certaine condescendance, des gestes maladroits, des confusions sémantiques humiliantes qui déclenchent souvent une colère rentrée chez ces compatriotes comme le fait d’utiliser le mot Oussif pour désigner un noir alors qu »elle a une autre acception.
Les choses évoluent, certes mais pas aussi rapidement qu’on le souhaite, surtout dans certaines régions pour cause de pesanteurs socioculturelles. Face à l’inertie de l’Etat qui pense peut-être qu’il a d’autres chats à fouetter, il incombe à la société civile de s’investir davantage dans cette entreprise.
Hédi Béhi
Source : http://www.leaders.com.tn/article/la-communaute-noire-tunisienne-une-minorite-en-mal-de-reconnaissance?id=11079

Commentaire de Rawdha : « Des vérités bonnes à dire et à transmettre de proche en proche pour atteindre une véritable société inclusive, humaine parce qu’enfin humanisée et réconciliée avec son histoire et ses générations actuelles ».

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