Etre tunisien(ne) simplement…

Le Tunisien n’est ni oriental ni occidental
7 mars 2013 à 12:07

L’absence de démocratie et la volonté d’«entrainer les gens par force au paradis», qu’il soit terrestre ou céleste, a empêché les Tunisiens, depuis Bourguiba, de s’entendre sur un ensemble de valeurs communes.
Par Hichem Cherif*

La parole révélée, le Coran, emprunta dans un premier temps les voies commerciales pour se répandre en Orient.
Mais, très vite, les conquérants arabes se heurteront au Maghreb à la résistance des Berbères. Il a fallu près d’un demi siècle et pas moins de trois campagnes pour planter l’étendard de l’islam sur les terres Amazigh (et il y a eu des dégâts et des morts pour ceux qui pensent encore que la conquête de l’islam était faite d’une façon pacifique).
La conquête fut d’abord d’Oqba Ibn Nafaâ, qui fonda Kairouan en 670 avec la sédition de Koceila, chef berbère, et celle de Kahéna (les femmes avaient déjà leur place dans la société de la «future Tunisie» depuis cette époque), les Arabes se replièrent en Cyrénaïque avant que le général Moussa Ibn Noussair, émir de l’Afrique du Nord, ne s’implanta au Maroc et confia l’expédition contre la péninsule Ibérique en 711 à un berbère converti, Taiq Ibn Ziad.

Punir les Maghrébins pour leur indépendance
Dans la 2e moitié du 8e siècle, une dîme imposée par les califes de Bagdad aux musulmans non arabes est à l’origine de la discorde avec les Berbères. Cette discrimination, alors que le Coran prône l’égalité, provoqua un rejet du sunnisme et l’émergence des schismes kharijite et chiite.

L’islamisation et l’introduction de la langue arabe au Maghreb sera définitive après les invasions des Banu Hilal et Banu Souleim, nomades pillards d’origine arabe, envoyés par les fatimides du Caire, rivaux du califat de Bagdad, pour punir les Maghrébins pour leur indépendance; ces 2 tribus dévastèrent la région qui s’en relèvera difficilement.
Le Tunisien est devenu «arabe» et a été «islamisé» par des conquérants, raison pour laquelle, historiquement, il a toujours gardé sa distance de TOUT ce qui vient de l’Orient car historiquement il a été «conquis» et le berbère est fier et veut le faire savoir.

Mais le Malékisme, diffusé par l’imam Sahnoun dès le 9e siècle, s’était solidement enraciné en Tunisie avec la conquête de la Sicile, et de l’Andalousie. Ainsi le Maghreb était devenu un pôle rayonnant de la civilisation arabo-musulmane.

Pieuses, doctes et savantes, les universités de Kairouan, Fès et Tunis formèrent l’élite de la jurisprudence malékite et adoptèrent le contrat de mariage «kairouanais» qui conditionne la polygamie à l’accord de la première épouse et en privilégiant «l’ijtihad» (interprétation des textes sacrés).

Le tempérament «rebelle» du Berbère l’a poussé à «façonner» son propre islam et à rejeter le courant extrémiste aussi bien le théocratisme des Rustumides en 758 que la tentative d’introduction du Wahhabisme en 1810, vigoureusement dénoncé par les oulémas de Tunis et du Maghreb.

Refus de toute orthodoxie ou extrémisme
Ainsi l’islam a gardé en Tunisie un aspect «réfléchi» ou «ijtihadi» pour s’adapter à l’évolution en érigeant le «contrat de mariage kairouanais», singularité unique dans le monde musulman depuis cette époque au lieu d’appliquer les règles amenées des Arabes conquérants.

Ceci montre bien que la Tunisie n’a cessé depuis d’«adapter» l’Islam à ses us et coutumes en empruntant la voie de l’«ijtihad» et en refusant toute orthodoxie ou extrémisme et c’est cette dualité qui se reflète de nos jours suite à l’instauration de la «démocratie» dans notre société entre «moderniste» et «conservateur».

Cette dynamique qui a pu prendre forme petit à petit dans la vie des Tunisiens à travers une «dynamique soft» si le pays a suivi la voie démocratique mais elle a été faussée chaque fois où une frange de la population a voulu s’imposer à l’autre.

La turbulence et la violence que nous vivons de nos jours n’est que l’expression de cette dynamique qui veut rattraper le temps perdu et qui finira par trouver son équilibre dans quelque temps quand tous les esprits auront trouvé leur sérénité et auront «assimilé» la singularité du Tunisien qui ne veut jamais être «noyé» dans le moule ni des Orientaux ni des Occidentaux.

La proposition du premier ministre sortant Hamadi Jebali entre dans cette «singularité» du Berbère qui n’accepte ni le «radicalisme» de Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha, ni le modernisme des élites tunisiennes qui reflète un choix plus «civilisationnel» que «politique».

Le chemin à faire est encore long pour trouver notre équilibre. Les conflits internes qui ébranlent la Tunisie, depuis plus d’un an, sur fonds de violences graves, revêtent une dimension civilisationnelle très profonde pour qu’un choc aussi puissant que l’assassinat de l’opposant démocrate Chokri Belaid puisse les amorcer, et j’estime trop optimistes certaines analyses à l’intérieur et à l’étranger qui misent sur ce choc pour inciter les divers protagonistes de la scène tunisienne à réviser leurs positions dans le sens de la réconciliation et de l’apaisement.

L’enjeu des luttes est le modèle de société à instaurer en Tunisie, et dépasse la convoitise du pouvoir au moyen des victoires électorales, tout en signalant que les facteurs économiques et sociaux à l’origine du déclenchement de la révolution tunisienne ont également perdu leur effet unificateur des premiers jours et s’enlisent dans des revendications corporatistes ou syndicales purement matérialistes, vides de tout contenu idéologique catalyseur.
Ces luttes reflètent des contradictions profondes en rapport avec ce qui peut être qualifié de «malaise civilisationnal et culturel» dans le prolongement du malaise culturel et civilisationnel que les sociétés et les peuples arabes et islamiques vivent depuis la renaissance arabe et islamique, il y a plus de deux siècles et qui est consécutif au déchirement entre le modèle de société traditionnel fondé sur une certaine interprétation de l’islam et du patrimoine, d’une part et le modèle moderne d’origine occidentale, d’autre part.

Or, il existe de très vastes pans de la société tunisienne qui sont encore intimement attachés au modèle hérité, contre d’autres pans qui penchent pour le modèle moderne.

C’est par conviction que le voile est porté, qu’on fréquente les mosquées et qu’on soutient les partis politiques de tendance islamique. Il y a aussi des Tunisiens qui adhèrent par conviction au modèle occidental et soutiennent ses défenseurs parmi les partis politiques. Le mouvement salafiste possède aussi ses partisans par conviction. Et on a pu constater que l’assassinat de Chokri Belaid n’a pas eu de grand effet sur eux parce qu’il était un laïc, à leurs yeux.

Echec des modèles imposés
Toutefois l’extrémisme religieux est à rejeter et devient criminel lorsqu’il se transforme en une idéologie justifiant d’imposer les orientations fondamentalistes aux autres par la force et la violence. Toutefois, obliger les gens à adopter le modèle occidental sous prétexte qu’il est meilleur et va dans le sens du progrès est, également, discutable et déplacé.

L’expérience, notamment en Tunisie, a démontré l’échec des démarches allant dans ce sens, puisque une pareille démarche avait été tentée par feu leader Habib Bourguiba, après l’indépendance et on voit où elle a amené la Tunisie, actuellement.

C’est ce qui explique que plusieurs hommes politiques tunisiens, aujourd’hui, dont de hauts responsables du mouvement de tendance islamique Ennahdha ne sont pas convaincus de l’efficacité des changements dictés d’en haut et étayés par des législations sur mesure et préfèrent laisser à la société elle-même le soin d’opérer sa propre évolution grâce aux actions et réactions internes qui l’agitent, jusqu’à ce qu’elle trouve, par elle-même, l’équilibre et l’entente autour d’un ensemble de valeurs communes. Ceci exige un cadre démocratique permettant le choix individuel libre, sans contrainte ni coercition de quelque forme que ce soit.

Aussi, peut-on dire, autant l’absence de démocratie et les velléités d’«entrainer les gens par force au paradis» qu’il soit terrestre ou céleste, a empêché les Tunisiens, depuis Bourguiba à nos jours, de s’entendre sur un ensemble de valeurs communes, autant la réalisation de la transition démocratique, dans les règles démocratiques, constitue-t-elle la voie royale pour concrétiser cet objectif national.

Mais cette voie saine est longue et pleine d’embûches et ne peut être réduite que si l’environnement économique est «favorable» (moins de chômage) et si l’environnement géopolitique est serein (moins de conflit chez les voisins directs: Algérie, Libye et Maroc) et proches (Mali, Mauritanie) or tel n’est pas le cas actuellement, raison pour laquelle on est parti pour un long parcours en espérant avec le moins de dégâts possibles.

Seul la conviction de la singularité du Berbère peut faire gagner du temps car l’histoire séculaire tunisienne a montré l’échec de tout autre modèle «importé» à imposer au Tunisien qui veut toujours donner sa propre «empreinte» à tout ce qui se fait chez lui, tel que le concept du «musulman non pratiquant» qui n’existe nul par ailleurs dans les pays musulmans sauf en Afrique du Nord et qui montre bien que le Tunisien veut être musulman mais à la «tunisienne» sans orthodoxie, sans chariâ dans la constitution mais un islam de culture, de manière de vivre.

* Assistant technique en Afrique subsaharienne.
Source : http://www.kapitalis.com/tribune/14875-le-tunisien-n-est-ni-oriental-ni-occidental.html

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