Ecoute, Israel!

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Écoute, Israël : « De quoi es-tu le nom ? »
Écoute, Israël : « De quoi es-tu le nom ? »
Par Salah Guemriche
Écoute, Israël… Ne t’es-tu jamais demandé si, malgré ton « élection », tu n’as pas cessé, depuis quarante-cinq ans, d’être dans l’erreur, pour le grand malheur de ton propre peuple comme de son prochain ? Or, que dit la sagesse talmudique ? « En cas d’erreur, il faut retourner au point où l’on a quitté la vérité. » Encore faut-il, certes, savoir à quel moment on l’a quittée, la vérité…
Parce que tout un peuple, nié dans son existence même, se meurt depuis des décennies dans l’indifférence et le cynisme d’une communauté internationale qui, suprême ironie de l’histoire, compte en son sein plus d’un Nobel de la paix, je te le dis, ici, en te prenant au mot, Israël : ton particularisme n’est plus dans l’Élection, ni dans l’impunité effarante dont ton État bénéficie depuis sa création, grâce à la terreur entretenue par un machiavélique chantage à l’antisémitisme, mais il est, ce particularisme, dans l’adversité, dans ton besoin d’adversité. Particularisme tout israélien, donc, de l’État d’Israël, et non de ses citoyens : on peut faire croire, obstinément, à une volonté de paix, finir par y croire soi-même, et au moment où la paix menace de se réaliser, tout faire pour la saboter ; quitte à reprendre aussitôt son rituel de négociations et de faux compromis, en attendant la prochaine provocation, que l’on suscitera au besoin, et ainsi de suite. Pendant ce temps-là, le Palestinien et son prochain, le citoyen israélien, trinquent.
Tout, dans la conduite de tes stratèges, gauche et droite confondues, montre bien que tu ne veux guère de la paix. C’est ainsi que Yitzhak Rabin, le seul chef de gouvernement à avoir pris vraiment « le risque de la paix », devait nécessairement le payer de sa vie. Et c’est ainsi que, malgré leurs abominables bilans, tes dirigeants poursuivent leurs « opérations », aux noms souvent empruntés à la rhétorique biblique, et au mépris de toutes les résolutions de l’ONU qui ont jalonné ton histoire (autre exploit, sans précédent, à ton actif : une soixantaine de résolutions, soit au moins une par année depuis ta création !). Mais de quoi, donc, es-tu le nom, État d’Israël, pour te placer ainsi au-dessus des lois internationales ? Écoute, Israël, moi qui ne me sens pas plus arabi que yehudi, je vais te le dire, avec tes propres mots que je fais miens…
LE SYNDROME D’AMALEK
Dans la logique martiale qui régit l’épopée hébraïque et dont se réclame ta valeureuse « Armée de défense » (Tsahal), cette conduite se révèle structurante, fondatrice même : instaurée par un Dieu jaloux, Yahvé Tzevaot, le « Dieu des armées », elle obéit à un commandement, une mitsva, la 558ème (des 613), et répond à un impératif catégorique, affranchi de toute morale. C’est une même pathologie que pointe ce paradoxe biblique qui fait passer le « peuple élu » de l’humilité la plus grande, prônée par les Sages, à l’orgueil le plus impérieux – qui irrite autant les Prophètes : « J’abhorre l’orgueil de Jacob ! » (Amos 6.8), que Yahvé lui-même : « Et si vous ne m’écoutez pas, je briserai votre orgueilleuse puissance ! » (Lv. 26.18). On ne peut pas dire, Israël, que ce soit l’humilité qui guide ces « féroces soldats » chargés de pilonner des objectifs civils ou de prendre d’assaut des cargaisons humanitaires…
La sécurisation, objectif supposé de chaque opération (menée, prétendument, contre les seuls activistes de Gaza), n’est qu’un argument-écran d’une conduite dont la logique est à chercher dans la conception vétérotestamentaire de l’ennemi. Un ennemi sans âge, à la fois de l’Israël biblique et de l’Israël contemporain : j’ai nommé Amalek. Ton besoin d’adversité, Israël, portera donc un nom : le syndrome d’Amalek. Mais qui est-il, donc, cet ennemi trois fois millénaire ? C’est d’abord ce félon qui, avec ses hordes, se jette sur les dernières colonnes d’Hébreux à la sortie d’Égypte. Grâce à Yahvé, et à Josué que Moïse lance contre l’agresseur, l’attaque tournera court. C’est la seule fois où Amalek manifeste sa haine des Enfants d’Israël, mais l’agression va marquer de façon indélébile la mémoire juive : « Souviens-toi de ce que t’a fait Amalek, à la sortie d’Égypte… Aussi, lorsque l’Éternel, ton Dieu, t’aura débarrassé de tous tes ennemis, dans le pays qu’il te donne en héritage, tu effaceras la mémoire d’Amalek de dessous les cieux, ne l’oublie pas ! » (Dt 25. 17-19).
Alors, souvenons-nous… Les Hébreux, emmenés par Moïse, sont sur le chemin de la « terre promise ». La soif et la faim commencent à avoir raison des plus faibles. Le roi d’Edom (que la tradition assimilera à Rome puis à l’Occident) leur interdit la traversée de son territoire ; le roi de Moab leur refuse le pain et l’eau. Nous approchons de l’épisode fameux du Veau d’or. Tout est réuni pour ce péché originel qui provoquera la terrible colère de Moïse. Parmi la multitude qui traîne dans le désert, le doute, le safek, s’installe, malgré les cailles et la manne : « Y a-t-il Dieu encore parmi nous ? » Ce doute, qui s’est emparé des arrières, est un allié pour le « chien enragé d’Amalek ». Tes kabbalistes le disent bien : la valeur des lettres en hébreu du mot safek est de 240, exactement la valeur des lettres qui composent le nom d’Amalek. L’idée de défaillance évoque le nom du lieu-dit, là où Amalek se jette sur Israël : Rephidim. Le mot vient de l’expression appliquée à l’endroit : She rifou yadaim min hatora (« Les mains se sont amollies sur la Torah »). Les commentateurs en déduisent une moralité imparable : chaque fois qu’il y a un relâchement dans la foi en Yahvé, qu’Israël s’éloigne de sa Torah, que ses bras littéralement en tombent, apparaît ce « chien enragé » d’Amalek…
Des « bras qui tombent » ? L’image est biblique : « Lorsque Moïse (dirigeant le combat depuis le sommet d’une colline, soutenu par Aaron) tenait ses mains levées, Israël l’emportait, et quand il les laissait retomber, Amalek l’emportait. » (Ex. 17.11). Image subliminale, qui finira par intégrer l’inconscient collectif de ton peuple, et lui enseigner à raison qu’il ne faut jamais, face à l’adversité, baisser les bras. Si le Message a été reçu, un risque n’est pas pour autant écarté : l’intégration mentale de l’image d’Amalek comme une nécessité ontologique, un Amalek devenu si familier, si proche qu’il en devient presque un prochain. C’est, selon les gardiens du temple, ce qui arrive aux « Juifs honteux », victimes du yerser hara : le « mauvais penchant » que le Zohar apparente justement à l’œuvre d’Amalek.
ESSENTIALISME ?
Contre un tel risque, la tradition enseigne que « toute menace de l’extérieur doit être considérée comme un rappel vers une vie intérieure plus intense. Nos ennemis n’auraient notamment pas trouvé la force d’âme de vouloir nous détruire s’ils n’avaient pas détecté en nous un certain relâchement. » (Rav Benjamin Ringer). D’où l’urgence à relever le bras vengeur, non plus au nom de la Loi du talion mais en souvenir d’Amalek, dor va dor, « de génération en génération » (Ex 17.16)… Cette « menace de l’extérieur », qui a donc l’âge d’Amalek, nous dit bien pourquoi tu n’as jamais pu te résigner à la paix : sans l’extermination des Amalécites, toute paix signifierait à terme la mort politique et surtout l’éloignement de l’Israël messianique. Or, la venue du Messie tient à une ultime condition : ne pas commettre l’erreur du roi Saül, lequel, en épargnant la vie du roi des Amalécites (Agag), enfreignit la fameuse 558ème mitsva : « Obligation d’exterminer les descendants d’Amalek ».
Essentialisme ? La catégorisation essentialiste est le fait avant tout de ton propre État, Israël, cet État qui se définit et se vit et se distingue depuis sa création comme une étrange théocratie parlementaire, fondée sur le mythe ancestral de la « terre promise », mythe essentialiste par excellence, réactualisé dor va dor, de génération en génération… C’est ainsi que, dor va dor, toute la symbolique hébraïque du Mal prendra l’attribut d’Amalek : « La guerre contre Amalek, symbole sous lequel le judaïsme pense la guerre » (Levinas, Difficile liberté). Pire, c’est la milhémet mitsva, la guerre légitime et obligatoire : « dans le discours de nombre d’Israéliens de droite, les Arabes sont le nouvel Amalek, l’ennemi absolu, contre lequel la fameuse milhémet mitsva s’impose » (Esther Benbassa, J.-C. Attias, Le Juif et l’autre). Un jour, souviens-toi, Israël, même le brave Charles Enderlin fut traité de « valet d’Amalek », par tes prophètes-internautes qui nous promettaient déjà l’imminence messianique : « Gaza sera bientôt un tas de ruines car la colère divine va descendre sur les Amalécites ! » (Arouts Sheva, 17-4-2006).
En 1991, Alain Finkielkraut osa cette sentence, passée à la trappe des médias (et pour cause !) : « Israël a tendance à jouer sur les deux tableaux et se vit à la fois comme un État dans le monde et comme une communauté hors du monde, en butte à l’immémoriale hostilité d’un seul et même ennemi. Dans ce cadre, Arafat, c’est Hitler, Arafat, c’est Amalek. Qu’Arafat fasse un geste, qu’il change de politique, et on vous dit que ce n’est qu’hypocrisie ; qu’il reconnaisse Israël et l’on vous dit, après avoir fait de cette reconnaissance une condition sine qua non de toute négociation, qu’il ne s’est rien passé »… [1] Or, on ne négocie pas avec Amalek : « Maintenant, va, frappe Amalek, sois sans pitié pour lui, tue hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et brebis, chameaux et ânes. » (1 S 15.3). Sans compter cette autre « obligation d’exterminer les descendants d’Amalek », commandement qui ne souffre nulle dérogation. C’est pour ne pas l’avoir appliqué à la lettre, et pour avoir épargné le roi des Amalécites, que le roi Saül, pourtant victorieux, sera détrôné et remplacé par David…
MASSADA N’EST PLUS DANS MASSADA
Si le souvenir d’Amalek occupe une telle place dans la mémoire juive, c’est qu’il est, dès l’enfance, constamment ravivé par le rituel « Souviens-toi de ce que t’a fait Amalek ». On pourrait dire que cette mémoire constitue le noyau autour duquel gravitent les souvenirs les plus conflictuels de ton histoire, Israël. Cette structuration de la mémoire collective nous renvoie à la vision de Jérusalem, « Nombril du monde », décrite par Juda Halevi. Dans son célèbre Kuzari, écrit en arabe, le philosophe judéo-andalou (1075-1141) définit les Patriarches comme le noyau de l’humanité, les autres hommes étant assimilés à des kelifot, des « pelures ». Disons alors, pour extrapoler, qu’Amalek serait le noyau de l’adversité, et que tous tes ennemis, Israël, de la sortie d’Egypte à nos jours, ne seraient que des kelifot. Or, tout Gaza grouille de « pelures » d’Amalek, n’est-ce pas, Israël ! Aussi, lorsqu’il se trouve aux commandes de son F16, tout à sa mission céleste, je n’ose imaginer que le pilote israélien n’entende plus, pour seul message radio, que ce commandement de Yahvé : « Maintenant, va, frappe Amalek, sois sans pitié pour lui, tue hommes et femmes, enfants et nourrissons… » Cela expliquerait pourquoi à Gaza, même les enfants, ces rejetons de kelifot, peuvent être des cibles « naturelles », et non plus de simples victimes collatérales ! Au-demeurant, c’est pour ne plus avoir à commettre ou à être témoins de tels forfaits que nombre de tes réservistes, parmi tant d’autres de tes citoyens soucieux de ton honneur, refusèrent plus d’une fois d’aller au feu… [2]
Mais, au fait, d’où sortait-il ce terrible, cet abominable, ce sale… Amalek ? Ce n’était pas un descendant d’Ismaël, non, mais l’arrière-petit-fils d’Isaac, l’autre fils d’Abraham, et, plus précisément, le fruit de l’union incestueuse entre Elifaz, fils d’Esaü, et Timna, concubine d’Esaü (Gn 36.12). Petit-fils d’Esaü, Amalek était donc le petit-neveu de Jacob, le futur Israël (dont tu usurpas le nom, le jour de ton baptême, après avoir hésité entre Nouvelle Judée, Nouvelle Palestine et Sion)… Ainsi, l’ennemi « naturel » d’Israël vient-il de l’intérieur même d’Israël : le véritable ennemi d’Israël est donc à chercher dans Israël, et précisément parmi tes gouvernants, de ces deux générations de Sicaires va-t-en-guerre dont la conduite autiste et suicidaire maintient leur peuple dans un état d’insécurité permanent, condition sine qua non de leur maintien au pouvoir. Le jour où le citoyen israélien réalisera qu’Amalek a depuis longtemps élu domicile à Beth Agion (résidence du Premier ministre), il comprendra enfin que Massada n’est plus dans Massada. Et alors, le mythe de l’hostilité universelle s’effondrera de lui-même, et avec lui ton impunité, Israël. Ce sera la fin des malheurs de ton peuple, Israël. Donc, la fin des malheurs des Palestiniens. Et l’avènement, pourquoi pas, de ce messianisme laïcisé annoncé jadis par Pierre Gastineaud : « le Messie ne sera point un homme de chair et de sang, un envoyé de Yahvé, mais un concept moral et social, expression du triomphe de la justice, un concept au service duquel le peuple d’Israël se placera. »… [3]
Le jour où ce concept universaliste intègrera les consciences de ta nation, Israël, le jour où ces consciences forceront tes dirigeants à accomplir le vœu de James Darmesteter [4] : « Après la Justice pour les Juifs, les Juifs pour la Justice ! », ce jour-là, la mémoire d’Amalek sera effectivement « effacée de dessous les cieux ». Y compris de dessous ton ciel, Israël.
Salah Guemriche
(écrivain algérien. Auteur notamment de : Alger la Blanche, biographies d’une ville (Perrin 2012) ; Dictionnaire des mots français d’origine arabe (Seuil 2007 ; Points 2012) ; Le Christ s’est arrêté à Tizi-Ouzou (Denoël 2011) ; Abd er-Rahman contre Charles Martel (Perrin 2010).
lequotidien-oran.com

[1] Revue d’études palestiniennes, N°38, 1991, pp. 20-21. Pour une relance du processus de paix, débat réunissant André Azoulay, Hammadi Essid, Alain Finkielkraut, Théo Klein, Camille Mansour et Elias Sanbar
[2] Le 25 janvier 2002, les réservistes du mouvement Le Courage de refuser osèrent ce manifeste : « Nous qui comprenons maintenant que le prix de l’occupation est la perte du caractère humain de l’armée de défense d’Israël et la corruption de la société israélienne tout entière (…), nous ne continuerons pas à nous battre au-delà des frontières de 1967 pour dominer, expulser, affamer et humilier un peuple entier. » (Michel Warschawski, Michèle Sibony, À contre chœur, Les voix dissidentes en Israël, Ed. Textuel, 2003, p. 280)
[3] Les Juifs, ouvrage collectif, textes de P. Claudel, André Spire, R. Montagne, R. Schwob, D. de Rougemont, J. Maritain, etc., Plon, 1937, p. 101
[4] Philologue, juif et français, spécialiste de l’Iranien ancien (1849-1894)
Jeu 13 déc 2012 Aucun commentaire

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