Sabra, Chatila. Mahmoud Darwich. Par Tounès THABET

Le 15 Septembre, fin d’après-midi, Sabra et Chatila bombardés… Le 16, L’horreur ! Nous n’oublierons jamais…

 » Là où nous résidons, nous semons des plantes luxuriantes
et nous récoltons des tués

Nous dansons entre deux martyrs
Nous érigeons pour les violettes un minaret ou des palmiers

« Nous soufflons dans la flûte la couleur du lointain
Et nous dessinons un hennissement dans la poussière du passage

« Nous ouvrons la porte du jardin pour que le jasmin inonde les routes comme une belle journée
Nous aimons la vie autant que possible »
Mahmoud Darwich

Sabra et Chatila, 30 ans déjà :
Mémoire brisée

« Et le fasciste poursuit sa danse et rit, les yeux ivres
Et de joie, il perd la raison et Sabra n’est plus un corps
Il la recompose comme le souhaitent ses désirs et sa volonté la refait
Il ravit une bague de sa chair, quitte son sang pour son Talmud :
Ce sera mer
Ce sera terre
Ce sera nuée
Ce sera nuit
Ce sera assassinat
Ce sera samedi
Ce sera Sabra…
Sabra : croisement de deux rues sur corps
Sabra : révélation de l’esprit dans une pierre
Sabra, plus personne
Sabra, identité de notre ère à tout jamais… ( Mahmoud Darwich )

Ce sera déluge de feu, folie, massacre, fête barbare, fête de sang, délire insensé, deshumanisation de l’humain qui devient brute, bourreau, tortionnaire. « Barbarie, seconde patrie de la bête humaine ». La chute dans les abysses insoupçonnés de la cruauté. Dérèglement mental effroyable, la « jouissance » de tuer, de regarder la victime se tordre de douleur et éprouver de l’euphorie. Le Jeudi 16 Septembre 1982, une unité d’environ cent cinquante phalangistes libanais, armée, protégée par l’armée israélienne, sous commandement d’Elie Hobëika, investit les lieux. La veille, les camps de Sabra et Chatila ont été encerclés par les tanks des soldats israéliens et bombardés toute la soirée. Les gnous enferment leurs proies, tandis que les loups lancent des fusées éclairantes dans le ciel de Beyrouth. Ils avancent, reniflent l’odeur d’une population civile démunie, horrifiée par le bruit assourdissant des pas des prédateurs. On se tait, on se terre. « Fuite monotone et sans hâte du temps » qui s’éternise. Poignante est la tragédie qui s’annonce, insondable la douleur. On s’agenouille et on prie. « Survivre encore un jour, une heure obstinément… » Mais, les dés sont jetés, les bourreaux, voraces, se jettent sur leurs victimes, une à une, méthodiquement. Pendant quarante heures, les membres de la milice vont commettre l’un des massacres les plus odieux de l’histoire du vingtième siècle.
« Ce qu’on fait de vous hommes femmes O pierre tendre tôt usée Et vos apparences brisées Vous regarder m’arrache l’âme » Ils vont tuer, blesser, violer, torturer des milliers de civils non armés, surtout des enfants, des femmes et des personnes âgées. Un carnage, une tragédie. Les lieux se souviennent, encore, des cris, des hurlements, de la lente agonie des habitants. Le sang sèche-t-il en entrant dans l’histoire ? Les récits des quelques survivants sont insupportables « … Les paroles des ( témoins, enquêteurs, journalistes) dégoulinent de sang. Le temps n’a rien lavé. » Récits des exactions subies, de l’horreur : « enfants égorgés ou empalés, ventres de femmes ouverts, membres coupés… La nausée. » Même les mots tremblent à l’évocation de l’horreur, même la plume saigne. Comment le bourreau fait-il pour ne pas entendre les supplications de sa victime, ses pleurs, ses cris, sa voix étranglée, les râles des agonisants ? Comment fait-il pour ne pas voir le regard horrifié, les larmes baigner le regard des innocents ? Comment affronte-t-il le regard apeuré d’une femme sans penser à celui de sa mère, de sa sœur, de son aimée ? Comment fait-il pour ne pas s’écrouler de douleur, de remords ? Comment fait-il pour étouffer cette vox intérieure qui lui reproche l’atrocité de ses actes ?
Ils n’avaient « réclamé la gloire, ni les larmes Ni l’orgue ni la prière aux agonisants Tout avait la couleur morne » de la désespérance pour leurs derniers moments. « Adieu la lumière et le vent. » La tempête de la folie humaine a emporté leur vie, leur jeunesse, leur rêve de retour vers la terre bénie des ancêtres. « Ils étaient ( des milliers ) qui donnaient leur cœur avant le temps ». Les miliciens avaient des ordres clairs : « Entrez, tirez, tuez tout ce qui respire ! » Les Forces Libanaises et l’armée israélienne ont apporté leurs bulldozers, qui, à la moindre résistance, aplatissaient les maisons du camp. Les animaux n’échappèrent pas au même sort. Le deuxième jour, un ordre arrive : « Achevez les blessés et débarrassez-vous des cadavres ! »Un bulldozer a creusé une fosse à l’entrée du camp. Les survivants vont découvrir le charnier, les corps mutilés, les sévices infligés, la tragédie. Les violons pleurent les martyrs palestiniens et libanais assassinés par des sanguinaires assoiffés de sang. « Les violons pleurent un temps perdu qui ne revient pas. » Le Conseil de Sécurité de l’ONU a refusé toute enquête et le Liban a proclamé, en 1991, l’amnistie générale… et l’amnésie.
La mémoire atrophiée, mutilée, le silence honteux de l’Histoire. « Combien d’années, dresserons-nous encore nos morts miroirs d’une douce énigme ? Combien de fois ferons-nous ployer les blessés sous les montagnes de sel pour trouver les commandements ? » Y aura-t-il une minute de silence en la mémoire des endormis ? Une condamnation internationale ferme de l’horreur ? La réhabilitation des victimes ? La reconnaissance d’un génocide ? Ou bien le grand silence ? Sabra et Chatila, défigurées, survivent. Sur la terre baignée de sang, pousse le thym, embaume les ruelles étroites où grouille la vie. « Quand les martyrs vont dormir, je me réveille et je monte la garde pour éloigner d’eux les amateurs d’éloges funèbres. Je leur souhaite « bonne patrie », de nuages et d’arbres, de mirages et d’eau. »
Tounès THABET
*Citations de Mahmoud Darwich, d’Aragon et de Ferrat.

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2 réflexions au sujet de « Sabra, Chatila. Mahmoud Darwich. Par Tounès THABET »

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