Mahmoud Darwich in memoriam par Tounès THABET

Mahmoud Darwich in memoriam :

Mémoire contre l’oubli

« L’inspiration aurait pu me manquer
Et l’inspiration est la chance des solitaires
Le poème est un coup de dés
Sur le damier de l’obscurité
Il rayonne et ne rayonne pas
Et les paroles tombent
Telles des plumes sur le sable »

Ton poème rayonnera toujours dans nos nuits avides de mots, de rimes et d’espérance. Tes mots ont quitté tes recueils pour habiter notre mémoire et nos cœurs meurtris par ton départ. La cité, désertée par le poète, se meurt d’ennui et de silence. Elle se bouche les oreilles, horrifiée par le tumulte hideux des marchants d’illusions et de haine.

Tes paroles coulent telle une averse bienfaisante, généreuse et vivifiante :
« Si tu n’es pluie, mon amour
Sois arbre
Rassasié de fertilité, sois arbre
Si tu n’es arbre mon amour
Sois pierre saturée d’humidité, sois pierre
Si tu n’es pierre mon amour
Sois lune dans le songe de l’aimée, sois lune ».

Ondée sont tes mots, celle qui murmure de fraîcheur et célèbre ses noces avec la terre et l’arrose d’espérance. Tes mots se font douceur, chuchotement et caresse. Tes mots se font averse, celle qui lave un ciel assombri par la tragédie d’un peuple spolié de sa terre, jeté sur les routes sinueuses de l’histoire, condamné à l’errance. Tes mots sont douloureux pour raconter la fuite harassante sur les chemins poussiéreux et pierreux pour fuir l’horreur et l’arbitraire, les séparations, l’arrachement, le déracinement, les larmes :

« Et te voilà partie
Ma patrie est une corde à sécher
Et les rubans de sang répandu à chaque minute
Et sable et palmiers ».

Tes mots se font blessure, déchirure, griffent la page et nous lacèrent, quand tu dis cet enfer intérieur :

« Je meurs d’espoir
D’embrasement, je meurs
Je meurs pendu
Egorgé, je meurs… »

Tu dis la torture de ce peuple écartelé, chassé, abandonné, oublié, qui rêve d’un paradis perdu, la terre verdoyante des ancêtres, jardin d’Eden, florissant.

L’occupation l’a transformé en enfer : l’encerclement, les barrages, la solitude « Je ne me sens pas vraiment dans ma patrie. C’est comme si je ne m’étais pas libéré de l’exil. La liberté est féroce et belle. »

Tu dis l’amour incommensurable de cette terre nourricière : « Cette terre est notre mère, sainte, pierre par pierre. Cette terre est une cabane pour les dieux qui vécurent avec nous, étoile par étoile et qui, pour nous, éclairèrent les nuits de la prière. Nous avons marché pieds nus pour toucher l’âme des gravats. ». Tu portas, chevillé à l’âme, l’amour d’une terre bénie, inaccessible comme celui de l’aimée perdue :

« Rita, qu’est-ce qui a pu éloigner mes yeux des tiens
Hormis le sommeil
Et les nuages de miel
Avant que le fusil ne s’interpose entre nous ? »

Terre meurtrie, emportée par les déferlantes de l’injustice, endolorie et défigurée : « La Palestine est devenue mille corps mouvants sillonnant les rues du monde, chantant le chant de la mort, car le nouveau Christ descendu de sa croix, porta bâton et sortit de Palestine. »

Tu dis la colère, l’indignation, la protestation contre l’arrogance des occupants et tes mots sonnent comme un glas :

« Alors, quittez notre terre
Nos rivages, notre mer,
Notre blé, notre sel, notre blessure. »

Tu dis l’espoir et ses mirages douloureux et la lumière de l’espérance :
« Nous souffrons d’un mal incurable qui s’appelle espoir. Espoir de libération et d’indépendance. Espoir d’une vie normale où nous ne serions ni héros, ni victimes…Espoir que nos poètes verront la beauté de la couleur rouge dans les roses plutôt que dans le sang. »

La poésie, avant tout, les mots pétris de sel, d’amertume et de miel. Les mots scandés, déclamés, psalmodiés, chuchotés, écho de l’âme : « Sans doute avons-nous besoin de poésie aujourd’hui, plus que jamais, afin de recouvrer notre sensibilité et la conscience de notre humanité menacée et de notre capacité à poursuivre l’un des plus beaux rêves de l’humanité, celui de la liberté. »

Tel fut ce rêve, haut et beau, qui te transporta, donna à tes mots élan, force et enthousiasme, que tu partageas avec un peuple bâtisseur d’espérance.
Tu partis et tes mots inconsolables nous accompagnent, nous émerveillent, nous hantent, nous habitent :

« Au bord de la mort, il dit :
Il ne me reste plus de trace à perdre
Libre je suis, tout près de ma liberté
Mon futur est dans ma main
Bientôt je pénétrerai ma vie,
Je naîtrai libre, sans parents
Et je choisirai pour mon nom des lettres d’azur

Ton nom est en lettres de lumière inondant ce chemin rocailleux de la délivrance.

Tounès THABET

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