Artistes menacés de mort par Tounès THABET

Artistes menacés de mort :

L’art torturé

« Il n’y a pas de bonnes blessures pour la liberté, elles sont toutes mortelles »
( François Mitterrand)
Chaque atteinte à la liberté est une mort. Mais, il n’y a pas de mort naturelle, il y a assassinat. Le bâillon est le linceul de la pensée, le tombeau de l’idée. Quand le créateur est réduit au silence, quand le poète se tait, recroquevillé sur ses rimes, les ténèbres s’abattent et couvrent la splendeur de la lumière. Quand l’orage de l’obscurantisme emporte les mots pour brûler les idées et danser autour d’un autodafé, les gouffres engloutissent l’éclat du jour. Quand le peintre trempe sa palette dans les couleurs torturées, le rêve sombre dans l’horreur. Quand la voix du chanteur déraille et se meurt, l’hiver des notes s’éternise et nous glace. Quand le sculpteur est menacé de mutilation, le monde est terrassé par l’abîme. Quand la danse des signes annonce la mort des cygnes, le beau est gaulé. Quand, on s’endort en liberté, le réveil sera brutal en servitude.

« N’acceptons aucune entrave à la liberté de créer, d’imaginer, d’apprendre, d’explorer. » Condamner la pensée, c’est élever des murailles, enfermer la pensée, l’emmurer, ériger des prisons qui ont d’invisibles et de solides barreaux qu’on ne peut saisir et secouer de colère et de rage. C’est museler une société, étrangler sa voix, étouffer ses cris et ses plaintes. C’est tuer ce qui la fait vibrer, violer ses rêves et ses aspirations. C’est voiler son horizon, piétiner ses chants, la saigner à blanc. C’est l’ensevelir.
Prendre pour cible les artistes a, toujours, été la stratégie privilégiée des régimes totalitaires pour faire taire toute voix discordante, pour tuer toute velléité de contestation, pour faire régner la terreur, pour mettre à genoux ceux qui pensent, ceux qui critiquent, ceux qui dérangent, ceux qui luttent, ceux qui résistent, ceux qui enfantent l’espérance, ceux qui ensemencent des champs de blé dans l’aridité d’un sol craquelé par la sécheresse, ceux qui bâtissent des rêves et les arrosent de leurs larmes, ceux qui pétrissent des lendemains qui chantent, ceux qui poussent les murs de la peur pour déterrer le soleil, ceux qui libèrent nos rêves endormis, muets et interdits, ceux qui donnent des ailes de libellules aux mots tus, murmurés, imperceptibles dans la nuit insondable du silence, ceux qui réveillent les mots, les ressuscitent, leur donnent du souffle et de la vie, ceux qui tissent des langages nouveaux pour dire le ressenti, l’émotion, les sensations, ceux qui déchiffrent l’insondable, ceux qui inventent des symboles pour désigner l’invisible, pour nous remuer, nous toucher, nous émerveiller.
Ils furent victimes d’une censure implacable : poursuivis, chassés de la cité, exilés sur des terres hostiles, dans des contrées inaccessibles, sur des îles inhospitalières, dans des lieux désertiques, enfermés dans des geôles étouffantes. Isolés, bannis, torturés, jetés dans la tourmente. Leurs œuvres saccagées, leurs livres brûlés, leurs mots jetés dans l’oubli, leur mémoire souillée. Combien de trésors la barbarie humaine a-t-elle pillés ? Combien de tableaux de peinture déchiquetés ? Combien de statues brisées ? Combien de livres incendiés ? Combien de partitions musicales déchirées ? Combien d’œuvres d’art piétinées, sacrifiées sur l’autel de l’ignorance et de l’obscurantisme, depuis l’inquisition, le nazisme, la période franquiste et l’histoire récente. Entre 1998 et 2001, Les Talibans ont brûlé 55.000 livres rares de la plus vieille fondation afghane, des bibliothèques publiques et privées, ils ont dynamité un patrimoine culturel inestimable, au nom d’un islam dévoyé.
Combien d’autodafés ? Combien de bûchers pour supplicier penseurs, philosophes, poètes, savants, écrivains, dramaturges, musiciens, peintres, créateurs ? Combien de fois la haine et l’ignorance ont-elles condamné les œuvres jugées séditieuses ?
Combien de morts pour leurs idées en Algérie, il y a si peu ? Un lourd tribut payé par les penseurs, les intellectuels, les artistes, les journalistes, la fine fleur d’un pays persécutée et exécutée par un fanatisme intraitable. Combien de drames ont précipité les sociétés dans les ténèbres de l’illettrisme et de l’inculture ? Combien de tragédies, de supplices, de souffrances, de désespérance aurait-on pu éviter ? Combien d’œuvres jetées dans les flammes dantesques, dans la nuit de l’oubli ? Combien de morts atroces la pensée a-t-elle endurées ? Combien de projets funestes pour brimer la liberté de penser, l’éteindre, contraindre un créateur à se taire ? Combien de délits d’opinion, de déchaînements haineux, de sévices, de brutalités ? Combien de merveilles la terreur a-t-elle enterrées ?
L’art a sauvé l’humanité de désespérer dans les pires moments, quand la folie humaine a provoqué guerres, occupations, colonisations, domination et répression. Terré dans la clandestinité, l’art survit, vit de contraintes et d’espoir, résiste à l’oppresseur, libère la vie des pressions que le bourreau construit, libère la puissance et la force de la vie, libère nos regards des terreurs et guérit nos douleurs. Il lutte, prolonge nos cris, nos plaintes, nos gémissements. Entravé, il illumine ce chemin de croix, rocailleux et harassant. Il rallume l’espérance pendant les nuits d’horreur et de doute. Il proteste, conteste, condamne, dénonce. Il tisse des liens, défait les entraves, prépare les révolutions, attise les colères salutaires. Il tisse l’union sacrée, esquisse un lendemain radieux, l’allégresse à venir.
Et dire que ces artisans de l’espérance sont menacés de muselière, sont agressés physiquement, violentés au vu et au su de tous. Et dire que les menaces de mort sont proférées par de pseudo-religieux assoiffés de sang et de vengeance. Et dire que des tribunes sont offertes à des prêcheurs de la haine et de la discorde. Et dire que l’art est devenu le prétexte à des soulèvements violents. Et dire que l’art est l’ultime prétexte pour interdire de penser et de s’exprimer. Et dire que les mots sont gaulés et foudroyés, des peintures terrassées par l’interdit alors que notre culture arabo-musulmane a eu son heure de gloire : l’art a son summum : ces miniatures d’une extrême beauté, d’une beauté incomparable, ce raffinement inégalé, legs d’un passé prestigieux, ces poèmes d’une rare intensité, enchanteurs et douloureux, ces chants profonds et sublimes. Et dire que certains s’érigent en connaisseurs pour condamner des œuvres et parler de « mauvais goût ». Et dire qu’un notaire se permet d’émettre un avis à propos d’une exposition de peinture alors que sa fonction est purement juridique. Et dire que des fanatiques n’ayant aucune notion de l’art, s’autorisent la dégradation des peintures et des sculptures au nom de l’islam et l’agression des créateurs au nom du sacré. Et dire qu’ils vont commettre le pire crime qui soit : brûler la cité, profaner les sanctuaires de l’art. Et dire que la vie humaine n’est plus sacrée, que le meurtre est permis, l’atteinte à la dignité tolérée. Et dire que nous sommes tous menacés, de toutes parts, par des salafistes qui nous promettent l’enfer. Et dire qu’un silence complice répond aux vociférations haineuses.
Rien ne peut justifier cette censure, cette violence intolérable et ce silence qui éveille suspicion, craintes et interrogations. Le péril salafiste est bien réel car il menace nos élites intellectuelles et l’ensemble d’une société aux abois, d’autant plus que nos gouvernants minimisent ce danger rampant et semblent le tolérer.
Nos artistes sont livrés à la vindicte de fanatiques prêts à tout pour semer la zizanie. Demain, une tragédie pourrait se produire. Qui portera la responsabilité ? Qui protègera les victimes contre la barbarie au lieu de les livrer à leurs bourreaux ?
Nos artistes sont le cœur battant de cette Tunisie qui cherche sa voie, qui rêve de démocratie et de liberté, d’un état de droit, non d’une potence pour la pensée. Nos créateurs sont l’humus de cette terre généreuse, ils sont le chant de notre espérance.

Tounès THABET

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