La République dominicaine en mal-développement par Jean-Michel Caroit

La République dominicaine en mal-développement par Jean-Michel Caroit

Saint-Domingue, correspondant
La croissance y est l’une des plus élevées d’Amérique latine mais la pauvreté ne recule guère.
Et l’éducation est toujours mal notée

Le président dominicain sortant, Leonel Fernandez, et son épouse, Margarita Cedeno,
lors d’un défilé militaire à Saint-Domingue.

RAMON ESPINOSA/AP

La nécessité de changer de modèle de développement et de mieux redistribuer les fruits de la croissance est l’un des seuls points sur lesquels s’accordent les candidats à l’élection présidentielle du 20 mai en République dominicaine. Derrière les plages bordées de cocotiers qui attirent 4 millions de touristes chaque année, plus de 40 % de la population vivent sous le seuil de pauvreté. La misère a à peine reculé, bien que le taux de croissance du pays soit parmi les plus élevés d’Amérique latine et des Caraïbes depuis vingt ans (4,5 % en 2011).

Les taux de mortalité infantile et d’exclusion scolaire sont parmi les plus hauts de la région. Importante plaque tournante de la cocaïne sud-américaine vers l’Europe et l’Amérique du Nord, la République dominicaine est en proie à une criminalité croissante. La corruption de nombreux juges favorise l’impunité des criminels, qui bénéficient souvent de la complicité de policiers.

L’archétype de la corruption

Les inégalités se sont creusées entre les masses appauvries des campagnes ou des bidonvilles et la caste liée au pouvoir qui exhibe des richesses souvent mal acquises. Au centre d’un scandale de corruption qui s’est étendu en Haïti, au Panama et au Pérou, le sénateur Félix Bautista est l’archétype de cette accumulation vertigineuse. Sans le sou il y a seize ans, ce proche du président Leonel Fernandez est aujourd’hui à la tête d’une fortune dont il dit ignorer le montant.

Les accusations de corruption, l’achat de responsables de l’opposition et la dénonciation de complots imaginaires sur la base d’écoutes téléphoniques illégales ont marqué la campagne, sur fond de caravanes rivalisant de décibels. Le Parti de la libération dominicaine (PLD, centre droit, au pouvoir) et le Parti révolutionnaire dominicain (PRD, social-démocrate) n’ont cessé de s’accuser de mener  » une sale campagne « , où les  » boules puantes  » ont remplacé l’exposé des programmes.

A ce jeu, le candidat du PLD, Danilo Medina, a bénéficié des ressources de l’Etat et du soutien actif du président Fernandez, qui a multiplié les inaugurations de chaussées fraîchement asphaltées. Ne pouvant se représenter à un troisième mandat consécutif – il a été président trois fois, 1996-2000 puis 2004-2008 et 2008-2012 -, il a imposé son épouse, Margarita Cedeno, comme candidate à la vice-présidence du PLD. Grâce à l’important budget de son  » Bureau de première dame « , la candidate s’est construit une popularité fondée sur l’assistanat aux plus pauvres.

Le déséquilibre des moyens au profit du parti au pouvoir a été documenté par l’organisation citoyenne Participacion ciudadana. En janvier 2012, le PLD a dépensé 69,72 % des quelque 59 millions de pesos (1,2 million d’euros) investis par l’ensemble des partis dans l’achat d’espace à la télévision, à la radio et dans les journaux. Le PRD arrive loin derrière avec 20,28 %, et le reste se répartit entre de petites formations alternatives. Ces chiffres n’incluent pas les dizaines de milliers d’affiches mauves, la couleur du PLD, placardées jusque dans les campagnes les plus reculées. Ni la rémunération par le pouvoir de centaines de journalistes pour chanter les louanges du président Fernandez et de son candidat.

Danilo Medina se targue de faire une campagne  » propre « , promettant de  » continuer ce qui est bien, de corriger ce qui est mal et de faire ce qui n’a jamais été fait « . La Force nationale progressiste (FNP), son allié d’extrême droite, se charge de la  » sale campagne « . Fondé par l’avocat Vinicio  » Vincho  » Castillo, l’un des plus proches conseillers du président Fernandez, ce petit parti a fait de la lutte contre l’immigration haïtienne son cheval de bataille.

Soucieux de son image sur la scène internationale, Leonel Fernandez tient un discours modernisateur aux multiples personnalités qu’il reçoit dans sa luxueuse Fondation globale (Funglode). Financée dans une grande opacité par des banquiers et des entreprises, cette fondation concurrence les universités. Lors de ses nombreux voyages à l’étranger, le président Fernandez signe des contrats au profit de Funglode comme s’il s’agissait d’une institution de l’Etat.

Un rapport de Jacques Attali

M. Fernandez avait demandé en 2010 un diagnostic de l’état du pays à Jacques Attali, qui a fait appel à une dizaine d’experts. Facturé 1 million de dollars selon le quotidien El National, le document de 143 pages synthétise les données de nombreux rapports d’organismes internationaux et locaux. Ses recommandations pour lutter contre les inégalités, les déficiences de la santé et de l’éducation, l’insécurité, l’impunité, le manque de confiance dans les institutions ou le clientélisme n’ont guère été suivies d’effet un an après sa publication.

Dans son discours à l’occasion de la fête nationale, le 27 février 2012, le président Fernandez a vanté la stabilité macroéconomique de sa gestion et l’afflux d’investissements étrangers, (2,4 milliards de dollars en 2011). Il s’est félicité de voir, depuis son hélicoptère, Saint-Domingue ressembler  » à un petit New York « . Cette comparaison lui a valu les critiques de ses adversaires, qui lui ont conseillé de redescendre sur terre observer la misère des quartiers marginaux et l’absence d’égouts au pied des tours construites par des sans-papiers haïtiens.

M. Fernandez oppose sa  » gestion responsable  » à la violente crise économique, provoquée par la faillite de trois banques, qui a marqué la fin du mandat du candidat de l’opposition, Hipolito Mejia, au pouvoir de 2000 à 2004. Ce contraste est relayé par son réseau international. Influent chroniqueur du monde hispanophone, l’ancien ministre vénézuélien Moises Naim a fustigé  » le populisme et le machisme  » d’Hipolito Mejia.

S’il avait visité la République dominicaine peu avant Noël, M. Naim aurait assisté au spectacle de femmes âgées bousculées en tentant d’attraper un des cartons de victuailles distribués par le gouvernement du président Fernandez. La répartition de 1,2 million de cartons a coûté 1 350 millions de pesos (27 millions d’euros) au Trésor public. Plus d’un million de familles pauvres reçoivent une allocation mensuelle de 700 pesos (14 euros) par le biais de la  » carte solidarité « . Selon l’opposition, les bénéficiaires qui ne voteraient pas en faveur du candidat du PLD seront menacés de perdre cette carte.

L’hypertrophie de la fonction publique est une autre illustration du népotisme. L’exécutif dominicain ne compte pas moins de 334 vice-ministres. La République dominicaine entretient 384 diplomates aux Etats-Unis, plus que le Brésil ou les six pays d’Amérique centrale réunis.

Leonel Fernandez semble être l’héritier de Joaquin Balaguer : il a modernisé les politiques clientélistes du vieux caudillo conservateur qui gouverna la République dominicaine pendant près d’un quart de siècle, après l’assassinat du dictateur Rafael Leonidas Trujillo, dont il fut un fidèle serviteur. Comme Balaguer, M. Fernandez a investi dans les grands projets, comme les autoroutes ou le métro de la capitale, sources d’enrichissement des proches du pouvoir, plutôt que dans l’éducation ou la santé.

Le revers de l’indéniable  » miracle économique  » apparaît dans le classement établi par le Forum économique mondial de Davos. La République dominicaine est l’un des pays les plus mal notés en matière de qualité de l’éducation, de corruption et de gaspillage des deniers publics.

Jean-Michel Caroit

© Le Monde

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