Artistes menacés de mort par Tounès THABET

Artistes menacés de mort :

L’art torturé

« Il n’y a pas de bonnes blessures pour la liberté, elles sont toutes mortelles »
( François Mitterrand)
Chaque atteinte à la liberté est une mort. Mais, il n’y a pas de mort naturelle, il y a assassinat. Le bâillon est le linceul de la pensée, le tombeau de l’idée. Quand le créateur est réduit au silence, quand le poète se tait, recroquevillé sur ses rimes, les ténèbres s’abattent et couvrent la splendeur de la lumière. Quand l’orage de l’obscurantisme emporte les mots pour brûler les idées et danser autour d’un autodafé, les gouffres engloutissent l’éclat du jour. Quand le peintre trempe sa palette dans les couleurs torturées, le rêve sombre dans l’horreur. Quand la voix du chanteur déraille et se meurt, l’hiver des notes s’éternise et nous glace. Quand le sculpteur est menacé de mutilation, le monde est terrassé par l’abîme. Quand la danse des signes annonce la mort des cygnes, le beau est gaulé. Quand, on s’endort en liberté, le réveil sera brutal en servitude.

« N’acceptons aucune entrave à la liberté de créer, d’imaginer, d’apprendre, d’explorer. » Condamner la pensée, c’est élever des murailles, enfermer la pensée, l’emmurer, ériger des prisons qui ont d’invisibles et de solides barreaux qu’on ne peut saisir et secouer de colère et de rage. C’est museler une société, étrangler sa voix, étouffer ses cris et ses plaintes. C’est tuer ce qui la fait vibrer, violer ses rêves et ses aspirations. C’est voiler son horizon, piétiner ses chants, la saigner à blanc. C’est l’ensevelir.
Prendre pour cible les artistes a, toujours, été la stratégie privilégiée des régimes totalitaires pour faire taire toute voix discordante, pour tuer toute velléité de contestation, pour faire régner la terreur, pour mettre à genoux ceux qui pensent, ceux qui critiquent, ceux qui dérangent, ceux qui luttent, ceux qui résistent, ceux qui enfantent l’espérance, ceux qui ensemencent des champs de blé dans l’aridité d’un sol craquelé par la sécheresse, ceux qui bâtissent des rêves et les arrosent de leurs larmes, ceux qui pétrissent des lendemains qui chantent, ceux qui poussent les murs de la peur pour déterrer le soleil, ceux qui libèrent nos rêves endormis, muets et interdits, ceux qui donnent des ailes de libellules aux mots tus, murmurés, imperceptibles dans la nuit insondable du silence, ceux qui réveillent les mots, les ressuscitent, leur donnent du souffle et de la vie, ceux qui tissent des langages nouveaux pour dire le ressenti, l’émotion, les sensations, ceux qui déchiffrent l’insondable, ceux qui inventent des symboles pour désigner l’invisible, pour nous remuer, nous toucher, nous émerveiller.
Ils furent victimes d’une censure implacable : poursuivis, chassés de la cité, exilés sur des terres hostiles, dans des contrées inaccessibles, sur des îles inhospitalières, dans des lieux désertiques, enfermés dans des geôles étouffantes. Isolés, bannis, torturés, jetés dans la tourmente. Leurs œuvres saccagées, leurs livres brûlés, leurs mots jetés dans l’oubli, leur mémoire souillée. Combien de trésors la barbarie humaine a-t-elle pillés ? Combien de tableaux de peinture déchiquetés ? Combien de statues brisées ? Combien de livres incendiés ? Combien de partitions musicales déchirées ? Combien d’œuvres d’art piétinées, sacrifiées sur l’autel de l’ignorance et de l’obscurantisme, depuis l’inquisition, le nazisme, la période franquiste et l’histoire récente. Entre 1998 et 2001, Les Talibans ont brûlé 55.000 livres rares de la plus vieille fondation afghane, des bibliothèques publiques et privées, ils ont dynamité un patrimoine culturel inestimable, au nom d’un islam dévoyé.
Combien d’autodafés ? Combien de bûchers pour supplicier penseurs, philosophes, poètes, savants, écrivains, dramaturges, musiciens, peintres, créateurs ? Combien de fois la haine et l’ignorance ont-elles condamné les œuvres jugées séditieuses ?
Combien de morts pour leurs idées en Algérie, il y a si peu ? Un lourd tribut payé par les penseurs, les intellectuels, les artistes, les journalistes, la fine fleur d’un pays persécutée et exécutée par un fanatisme intraitable. Combien de drames ont précipité les sociétés dans les ténèbres de l’illettrisme et de l’inculture ? Combien de tragédies, de supplices, de souffrances, de désespérance aurait-on pu éviter ? Combien d’œuvres jetées dans les flammes dantesques, dans la nuit de l’oubli ? Combien de morts atroces la pensée a-t-elle endurées ? Combien de projets funestes pour brimer la liberté de penser, l’éteindre, contraindre un créateur à se taire ? Combien de délits d’opinion, de déchaînements haineux, de sévices, de brutalités ? Combien de merveilles la terreur a-t-elle enterrées ?
L’art a sauvé l’humanité de désespérer dans les pires moments, quand la folie humaine a provoqué guerres, occupations, colonisations, domination et répression. Terré dans la clandestinité, l’art survit, vit de contraintes et d’espoir, résiste à l’oppresseur, libère la vie des pressions que le bourreau construit, libère la puissance et la force de la vie, libère nos regards des terreurs et guérit nos douleurs. Il lutte, prolonge nos cris, nos plaintes, nos gémissements. Entravé, il illumine ce chemin de croix, rocailleux et harassant. Il rallume l’espérance pendant les nuits d’horreur et de doute. Il proteste, conteste, condamne, dénonce. Il tisse des liens, défait les entraves, prépare les révolutions, attise les colères salutaires. Il tisse l’union sacrée, esquisse un lendemain radieux, l’allégresse à venir.
Et dire que ces artisans de l’espérance sont menacés de muselière, sont agressés physiquement, violentés au vu et au su de tous. Et dire que les menaces de mort sont proférées par de pseudo-religieux assoiffés de sang et de vengeance. Et dire que des tribunes sont offertes à des prêcheurs de la haine et de la discorde. Et dire que l’art est devenu le prétexte à des soulèvements violents. Et dire que l’art est l’ultime prétexte pour interdire de penser et de s’exprimer. Et dire que les mots sont gaulés et foudroyés, des peintures terrassées par l’interdit alors que notre culture arabo-musulmane a eu son heure de gloire : l’art a son summum : ces miniatures d’une extrême beauté, d’une beauté incomparable, ce raffinement inégalé, legs d’un passé prestigieux, ces poèmes d’une rare intensité, enchanteurs et douloureux, ces chants profonds et sublimes. Et dire que certains s’érigent en connaisseurs pour condamner des œuvres et parler de « mauvais goût ». Et dire qu’un notaire se permet d’émettre un avis à propos d’une exposition de peinture alors que sa fonction est purement juridique. Et dire que des fanatiques n’ayant aucune notion de l’art, s’autorisent la dégradation des peintures et des sculptures au nom de l’islam et l’agression des créateurs au nom du sacré. Et dire qu’ils vont commettre le pire crime qui soit : brûler la cité, profaner les sanctuaires de l’art. Et dire que la vie humaine n’est plus sacrée, que le meurtre est permis, l’atteinte à la dignité tolérée. Et dire que nous sommes tous menacés, de toutes parts, par des salafistes qui nous promettent l’enfer. Et dire qu’un silence complice répond aux vociférations haineuses.
Rien ne peut justifier cette censure, cette violence intolérable et ce silence qui éveille suspicion, craintes et interrogations. Le péril salafiste est bien réel car il menace nos élites intellectuelles et l’ensemble d’une société aux abois, d’autant plus que nos gouvernants minimisent ce danger rampant et semblent le tolérer.
Nos artistes sont livrés à la vindicte de fanatiques prêts à tout pour semer la zizanie. Demain, une tragédie pourrait se produire. Qui portera la responsabilité ? Qui protègera les victimes contre la barbarie au lieu de les livrer à leurs bourreaux ?
Nos artistes sont le cœur battant de cette Tunisie qui cherche sa voie, qui rêve de démocratie et de liberté, d’un état de droit, non d’une potence pour la pensée. Nos créateurs sont l’humus de cette terre généreuse, ils sont le chant de notre espérance.

Tounès THABET

Tunisie : Artistes et intellectuels — « Non au silence face aux agressions »

Tunisie : Artistes et intellectuels — « Non au silence face aux agressions »

11 Février 2012 Par Marc Tertre
Edition : Révolutions dans le monde arabe
Je relaie sur ce blog l’appel lancé par Chiraz Kefi suite aux aggressions et aux attaques dont ont été victimes un certains nombres d’intelectuels et de gens de télévison. Chiraz Kefi est une « blogueuse influente » ayant joué un role important lors du « printemps arabe Elle est actuelement journaliste sur le site globenet (d’ou est tiré cet article suivi du texte historique du Rassemblement des artistes, intellectuels, scientifiques, (R.A.I.S) le 3 mai 1990 à Alger qui alertait déja des persécutions qui frappaient intelectuels, hommes de théatre, écrivains dans l’Algérie rongée par la guerre civile des années 90) .

« Nous avons beaucoup souffert des actes de violence perpétrés contre les intellectuels et les artistes tunisiens. Nous rejetons toute forme de violence, surtout quand celle-ci a dépassé la ligne rouge de l’agression verbale pour devenir physique. Nous allons tous nous ranger aux côtés de toute personne victime d’agression. Pour que plus personne ne se sente seule et dénuée. S’il faut qu’ils nous agressent qu’ils le fassent contre nous tous. Nous ne garderons pas le silence », dit Moncef Ben M’rad, président de l’Association des Directeurs de journaux tunisiens, lors d’une rencontre tenue hier, réunissant les directeurs des médias et plusieurs journalistes, politiciens et artistes.
Cette réunion a été décidée suite aux agressions physiques dont ont été victimes plusieurs figures connues des médias et de l’art.
Nabil Karoui, patron de Nessma TV, Sofiène Ben Hamida, journaliste chez la même chaîne, le comédien Abdelghani Ben Tara, l’universitaire Hammadi Redissi, et Zied Krichen, directeur de Rédaction du Journal « Le Maghreb », ont tous été victimes d’agressions physiques et verbales à cause de leurs prises de positions ou leurs activités.
L’affaire la plus connue de toutes est celle de Nabil Karoui, qui est aujourd’hui devant les tribunaux. Sa chaine de télévision a diffusé lors de la campagne électorale d’octobre dernier, le film « Persepolis ». Un film d’animation qui parle de la révolution iranienne, du retour de la dictature, tout en incarnant Dieu. Une diffusion qui a suscité une vive polémique. « Un groupe de protestaires s’est dirigé vers les locaux de Nessma TV et a voulu y mettre le feu », relate Nabil Karoui. Alors que d’autres individus ont investit sa maison, « l’ont pillée et ont même voulu violer la femme de ménage et ont tenté de l’égorger », dit-il. Avant d’ajouter : « Ceux qui ont fait cela n’ont eu à payer qu’une amende de 9d600 chacun et ont été relâchés. Hier ça m’est arrivé à moi, demain cela pourrait arriver à quiconque d’entre vous », indique-t-il.
Abdelghanim Ben Tara, propriétaire de l’espace de théatre Beit El Ihtifel à la Medina de Tunis, parle de son expérience « Nous avons été attaqués par des dizaines de jeunes munis de couteaux et de bâtons, qui nous ont traités de tous les noms, parce qu’ils considéraient que ce n’était pas l’art qu’ils voulaient voir. Samedi dernier encore, alors que j’assistais à la marche contre la violence, ils ont encore cassé les serrures de l’espace et sont entrés à l’intérieur pour tout saccager », dit-il.
Hamaddi Redissi qui a été agressé physiquement devant le tribunal de Tunis lors du dernier procès de Nessma TV a ajouté : « Ces personnes sont une minorité ce qui n’est pas très alarmant en soi, mais ce qui est grave c’est la position des autorités. Je fais porter à la Troïka et au ministère de l’Intérieur la responsabilité de ces actes. J’ai l’impression qu’une partie de la contre-révolution est au pouvoir », accuse-t-il sans détours.
Zied Krichen du journal le Maghreb, connu pour ses diatribes envers le gouvernement actuel en général et les islamistes en particulier, dit qu’il existe une intention de taper sur les intellectuels pour faire taire le reste du peuple : « J’ai même appris qu’il existe une intention de me tuer…je ne sais même pas si c’est vrai ou pas. Je me demande quelles sont les intentions du gouvernement en gardant ainsi le silence. Faire perpétrer la dictature, empêcher la liberté d’expression ? », s’interroge-t-il.
L’acteur Atef Ben Hassine a, pour sa part attiré l’attention sur toutes les formes de violence qui existent dans les rues tunisiennes. « Moi-même, j’ai été victime de la violence des Bourguibistes, parce que j’ai osé critiquer l’ancien leader sur les ondes de Radio Monastir. Plusieurs centaines de personnes m’attendaient à la sortie de la radio dans une colère noire ». et d’ajouter :« La question est : comment combattre la violence sous toutes ses formes. A mon avis il doit y avoir une maladie psychologique qui ronge toute la société tunisienne… ».
La comédienne Jalila Baccar fait endosser la responsabilité à tous les médias et à l’image qu’ils diffusent au citoyen. « Les médias n’éclairent pas les Tunisiens et ne leur donnent pas accès à leur mémoire nationale. Je crois que cette mémoire a été longtemps bafouée. Il faut rapprocher le peuple de son histoire, et rompre avec les préjugés », dit-elle.
Maya Jerbi, élue de la constituante et SG du PDP, était également présente au débat. Elle estime qu’il ne faut pas amplifier ces faits « mais qu’il ne faut pas non plus les minimiser. Car comme dans toute révolution, il existe des débordements. La marche de samedi dernier a démontré que les Tunisiens sont unis contre la violence. Mais le gouvernement reste responsable de ces débordements d’autant plus qu’il ne prend aucune position claire vis-à-vis de ces agressions répétitives. C’est pour quoi, je dis que l’opposition et la société civile doivent faire pression sur le gouvernement pour qu’il prenne ses responsabilités ».
A l’issue du débat, Zeineb Farhat, directerice de l’espace Al Téatro, a exposé deux articles qui ont été élaborés par l’association et qui seront proposés à l’assemblée constituante dans l’espoir d’être dans la constitution. Un article garantissant la liberté d’expression et un deuxième interdisant l’incrimination de tout travail artistique ou culturel.
Chiraz Kefi
Commentaires et texte du R.A.I.S. Mai 1990. La culture, l’art et la science en sursis.
Suite à l’envoi de la vidéo relatant l’agression des deux intellectuels Tunisiens, H. Redissi et Z. Krichen, permettez-moi de vous transmettre ce que nous écrivions au Rassemblement des artistes, intellectuels, scientifiques, (R.A.I.S), il y a 22 ans,environ, sur le climat de violences et de terreur, fait d’agressions, de menaces, d’insultes au quotidien, instauré par les militants de l’islam politique et de la théocratie contre les artistes et les intellectuels Algériens, contre l’art, la culture, la science,le patrimoine national.
Trois années après la publication du document ci-joint, le bras armé du terrorisme salafiste passait à l’assassinat de l’intelligence, de l’art, de la culture.
Certes « l’histoire ne se répète pas », peut-être bégaie-t-elle, mais les processus liberticides engagés, par les fondamentalistes, ici ou là, se ressemblent, car issues de la même matrice idéologique, malgré les enfumages politiques et les boniments de leurs « états-majors ». Enfin, il faut surtout éviter, de dire et de penser « ils sont une minorité ». Tous les mouvements liberticides ont commencé avec une « minorité », au niveau du nombre, dans un premier temps. Mais le terreau idéologique n’est pas minoritaire.
Des écrivains insultés (Kateb Yacine, Tahar Ouettar, Rachid Boudjedra) [1], des cinéastes menacés ou empêchés de tourner (Laradji, Zemmouri, Mazif…), des comédiens empêchés de se produire ou menacés de mort ( Medjoubi [2], Fellag,, Troupe du 1er Mai), des spectacles de théâtre annulés : « El Aïta », à M’sila, « Faqou » à la salle Ibn Khaldoun à Alger, le chanteur petit Matoub , le groupe Ideflawen, la chanteuse Houria Aïchi [3] déclarés « fesq [4] », et prétexte à la terreur des citoyens et aux affrontements devant le cinéma Atlas à Bab-El Oued, la chanson chaâbi hors-la loi, – qu’arriverait-il aujourd’hui à Hadj M’hamed El Anka ? – les chants religieux -medh- accompagnés d’instruments à musique « la yadjouz [5] » , les romanciers qui ne font que « du vide par le vide, -Abassi Madani [6] dixit-, les journalistes insultés et empêchés d’exercer librement leur métier [7].
Faire la chasse aux artistes algériens parce qu’ils sont artistes, aux intellectuels parce qu’ils sont intellectuels, aux scientifiques [8], quelles que soient leurs opinions ; traquer des démocrates [9], des militantes d’associations [10], des femmes, des syndicalistes [11], des militants de parti [12]. Telle est la volonté de ces ennemis de la civilisation, de la culture, de la science, et de la démocratie.
Mais cette volonté s’étend à d’autres éléments et aspects de notre société, de notre histoire, de notre vie : atteintes au patrimoine archéologique -dernières en date : le site de Tipasa-, tentatives d’empêcher des « ziarate [13] » -Sidi Moussa, Sidi Ghiles-, profanation de tombes et de « qouba » de Sidi M’hamed Bou Qobrine à Alger, et à Djelfa.
A quand Sidi Abderahmane, Sidi Yahia, Sidi El Houari, Sidi Rached. Ils empêchent les familles d’enterrer leurs morts, comme l’ont fait depuis des siècles nos pères. Cet « ordre nouveau » affiche ainsi sa prétention d’exclure le peuple algérien de sa propre histoire, de sa culture, de son imaginaire, de ses coutumes ancestrales. Il veut faire table rase de notre passé, qui est aussi notre présent.
Il veut introduire dans la société l’inquisition.
Son discours haineux envahit notre vie, sème la violence dans nos familles, traumatise nos enfants. Il est un danger mortel pour l’école, l’université, pour la recherche scientifique et pour le développement économique et social déjà fortement fragilisés par des années d’incurie, de casse, de corruption, d’interdits.
En rendant licite (Yadjouz) l’agression, la terreur, l’affairisme et le parasitisme, il tente de sanctifier les valeurs de la régression et de la décadence. Cet « ordre nouveau » qui profite du désarroi social et moral de la jeunesse s’apparente au fascisme. Il est prétexte à toutes les aventures fratricides sans lendemain.
Il est la fin des libertés démocratiques et individuelles.
Face à cette situation dont la gravité ne doit échapper à personne , face à toutes ces menaces et leur cortège de répression, de torture, de censure, d’exclusion, dont octobre 1988 a sonné le glas, le R.A.I.S appelle tous les artistes, intellectuels, scientifiques, à se rassembler jeudi 10 mai à 10h du matin à la salle du Conseil Populaire de la ville d’Alger, derrière l’Assemblée populaire nationale, pour la paix, la démocratie, pour la liberté et la création, et à se joindre à la marche pour la démocratie , place du 1er Mai à 14h.
Le R.A.I.S, Alger le 3 mai 1990.

KEFI Chiraz

Notes
[1] A partir du printemps 1993, trois années après la publication de ce texte, écrivains et poètes, parmi lesquels, Tahar Djaout et Youcef Sebti sont assassinés par les terroristes du Front islamique du djihad armé.(F.I.D.A.).
[2] Azzedine Medjoubi est assassiné en février 1995, à Alger. En mars 1994 le dramaturge Abdelkader Alloula, succombait à ses blessures, victime d’un attentat à Oran.
[3] Les chanteurs Cheb Hasni, et Rachid Baba Ahmed, qui formait un duo avec son frère Fethi, sont assassinés en septembre 1994 et février 1995.
[4] Débauche, dépravation.
[5] Illicite, au sens de mécréance.
[6] Président du Front islamique du Salut, (F.I.S.).
[7] A partir de 1993, plus de soixante journalistes Algériens seront assassinés par les terroristes du Front islamique du djihad armé (F.ID.A).
[8] Des dizaines seront assassinés, parmi lesquels le psychiatre Mahfoud Boucebci, le pédiatre Djillali Belkhenchir, le philosophe Rabah Guenzet, l’archéologue Djamil Bouhendel, les sociologues M’hamed Boukhobza, Djilali Liabès, l’économiste Abderahmane Faredeheb.
[9] Parmi eux, Abderahmane Chergou, Salah Chouaki, Rabah Stambouli, assassinés en septembre 1993 et septembre 1994.
[10] Parmi elles, l’architecte Nabila Djahnine, présidente de l’association « Cri de femmes », assassinée en février 1995.
[11] Parmi eux Abdelhak Benhamouda, secrétaire général de l’UGTA, assassiné en janvier 1997.
[12] Parmi eux Rachid Tigziri et Aziz Belkacem, assassinés en janvier et décembre 1994.
[13] Pèlerinage.

* Publié le Mardi 31 Janvier 2012 à 12:20
* Source : http://www.gnet.tn/temps-fort/tunis…

Suicides en hausse: armée USA

L’armée américaine enregistre un suicide par jour depuis janvier
Le Monde.fr avec AP | 18.06.2012 à 20h08 • Mis à jour le 18.06.2012 à 20h08

En 155 jours, l’armée américaine a enregistré pas moins de 154 suicides dans ses rangs, a révélé un rapport mensuel du Pentagone relayé par Associated Press. De janvier à juin, elle a ainsi connu un suicide par jour en moyenne, un total dépassant de 50 % le nombre de pertes américaines en Afghanistan sur la même période, 127.
Ce chiffre marque une augmentation de 18 % du taux de suicide dans l’armée américaine, par rapport aux données relevées entre janvier et juin 2011. 130 soldats s’étaient alors donné la mort, en cinq mois. Il est même plus élevé qu’en 2009, année pourtant record en termes de mort par suicide parmi les soldats américains.
Alors que les années 2010 et 2011 ont connu une certaine stabilisation de ces chiffres, l’augmentation du nombre de suicides en 2012 est la plus forte que l’armée américaine ait jamais connue, depuis le début du conflit en Afghanistan en 2001. Le suicide est désormais la première cause de mortalité au sein de l’armée américaine après les morts au combat, dépassant celles liées à des accidents de la route.
Selon le Medical Surveillance Monthly Report du Pentagone (numéro de mai 2012), 26,4 % des soldats américains ayant perdu la vie en 2011 sont ainsi morts au combat, 19,5 % par suicide et 17,3 % lors d’accidents de la circulation. Il y a cinq ans, en 2006, 40,5 % étaient morts au combat, 24,3 % au cours d’accidents de la route et seuls 11,4 % s’étaient suicidés. Depuis 2005, le taux de suicide a ainsi augmenté de 10 % dans l’armée.
UN PROBLÈME « URGENT »
Se basant sur les moyennes enregistrées entre 2001 et 2011, le Pentagone prévoyait un total d’environ 136,2 suicides, entre janvier et mai 2012. L’augmentation soudaine du nombre de soldats s’étant donné la mort a surpris cette année les responsables de la défense. « C’est l’un des problèmes les plus urgents auxquels nous devons faire face », a reconnu une porte-parole du Pentagone, citée par la BBC.
D’autant plus que les causes d’une telle augmentation sont encore mal connues, relève Associated Press. L’agence de presse évoque quelques raisons données par le Pentagone, telles que le stress post-traumatique, le mauvais usage de médicaments et des problèmes financiers personnels. Les soldats ayant pris part à de multiples missions de combat ont également plus de risques de se suicider, même si « un nombre important de suicides ont été commis par des soldats jamais déployés », précise Associated Press.
Selon le rapport du Pentagone, les forces aériennes sont les plus touchées par cette vague de suicides. La branche aérienne de l’armée enregistre en effet 32 suicides depuis janvier, contre 23 l’an passé, sur la même période. Les marines, au contraire, ont connu cette année un taux de suicide relativement stable, par rapport aux quatre années précédentes.
LA PRÉVENTION EN QUESTION
D’autres problèmes, en augmentation eux aussi, sont à noter au sein de l’armée américaine : augmentation des abus sexuels et violences domestiques, mais aussi de l’alcoolisme. « Les populations armées (…) sont de plus en plus stressées après dix ans de guerre » en Afghanistan, expliquait ainsi un rapport de l’armée en janvier, cité par Associated Press. Dans ce même rapport, le Pentagone reconnaissait que les résultats de leurs efforts de prévention, menés depuis plusieurs années, étaient encore inconnus.
Cela fait en effet quelque temps que l’armée américaine tente d’inviter ses soldats à demander de l’aide, en cas de troubles psychologiques et psychiatriques. Selon la BBC, elle a mis en place des lignes téléphoniques anonymes telles « DStress line » pour les marines, et fait en sorte que plus de spécialistes de santé mentale se trouvent près des champs de bataille.
« Demander de l’aide est un signe de force », a assuré une porte-parole du Pentagone, interrogée par la BBC. Malgré tout, certains soldats n’osent toujours pas demander de l’aide, de peur d’être considérés comme faibles au sein de l’armée. En janvier, le major-général américain Dana Pittard avait déclaré sur son blog que le suicide était « un acte complètement égoïste » : « Soyez adultes, agissez comme un adulte, et gérez vos problèmes comme tout le monde » avait-il écrit à l’égard des soldats, suscitant la controverse. Dans son post de blog, supprimé depuis, il confiait qu’il en avait personnellement « marre des soldats qui s’ôtent la vie, pour que d’autres nettoient leur désordre ».

Armée US: 2 000 morts en Afghanistan

Les militaires américains passent le cap des 2 000 morts en Afghanistan
Le Monde.fr | 14.06.2012 à 19h38 • Mis à jour le 14.06.2012 à 19h38

Le nombre des militaires américains tués en Afghanistan a atteint le cap symbolique des 2 000, selon des données du Pentagone, après presque onze ans de guerre et la mort mercredi 13 juin d’un caporal des Marines de 21 ans dans des combats avec les talibans.
Le site Internet indépendant icasualties.org, qui compile les données sur les soldats tués au cours de l’opération Enduring Freedom (« Liberté immuable »), qui a débuté en octobre 2001, évoque de son côté 2 008 morts américains.
16 402 MILITAIRES BLESSÉS
Sur les 2 000 morts recensés par le Pentagone, 1 577 ont été tués dans des actions de combat et 34 sont des femmes. Quelque 16 402 militaires ont par ailleurs été blessés au cours du conflit. Si l’armée américaine a connu ses pertes les plus importantes en 2010 avec 499 morts, plus de 150 militaires américains ont été tués depuis le début de l’année 2012.
Plus de 90 000 soldats américains sont actuellement déployés en Afghanistan. Ce chiffre devrait être ramené à 68 000 à la fin de l’été à la faveur du retrait des renforts décidé par le président Barack Obama en 2009. Environ 40 000 hommes de la coalition internationale dirigée par l’OTAN combattent également en Afghanistan. Au moins 1 039 soldats de l’OTAN ont été tués depuis le début du conflit en Afghanistan, dont 418 Britanniques et 87 Français.
Les pertes des Etats-Unis en Afghanistan sont loin d’égaler celles connues en Irak : 4 475 militaires américains y ont été tués et 32 228, blessés entre 2003 et 2010, selon les données du Pentagone.

Manifeste des intellectuels tunisiens

Manifeste des intellectuels tunisiens

Manifeste des intellectuels tunisiens
L’avenir de la démocratie en Tunisie

L’horizon d’espérance que la révolution tunisienne a ouvert est en train de s’obscurcir. L’esprit de liberté qui l’a animé subit chaque jour de graves atteintes qui instaurent un climat d’intimidation et de violence. Six mois après l’élection de l’Assemblée constituante, la Tunisie connaît une situation qui inspire de grandes inquiétudes.

Les signataires du présent manifeste estiment de leur devoir d’alerter leurs concitoyens sur le danger qui guette. Nous ne pensons pas que les menaces actuelles sont dues aux difficultés propres à toute transition démocratique. Nous les attribuons aux violations délibérées des principes mêmes de la démocratie naissante.

Ces atteintes proviennent du parti Ennahda et du gouvernement qui en est l’émanation. Nous avons espéré que les transformations que ce parti islamiste déclarait avoir accomplies étaient réelles. Beaucoup de Tunisiens ont parié que ce mouvement pouvait être porteur d’une conception démocratique inspirée par l’islam. Or, les discours et les actes démontrent le contraire. Une volonté hégémonique vise à s’emparer de tous les pouvoirs. L’idéologie islamiste avance pour imposer à la société tunisienne son ordre dogmatique.
Dès que les résultats des élections d’octobre 2011 ont été connus, alors même que la majorité obtenue par le parti Ennahda est relative, ses leaders se sont crus investis d’un pouvoir sans limite. Ainsi, avons-nous assisté à l’annonce fulgurante de l’entrée dans le règne du 6ème Califat, ce qui signifie l’abolition de l’Etat tunisien et de la République. Sa profération n’est pas hasardeuse. Elle est l’expression d’un projet ancien auquel les islamistes n’ont pas renoncé. Depuis, de très nombreux actes et déclarations le confirment. Seul le rejet résolu de la société tunisienne a obligé, chaque fois, Ennahda à reculer, à temporiser, à différer l’achèvement de son projet.
Alors que la Charia comme source des lois était absente du programme électoral de ce parti, les Tunisiens ont vécu pendant plusieurs mois sous la menace de son introduction dans la constitution. Une telle mention aurait eu de graves conséquences sur le code du Statut Personnel — qui est la constitution civile des Tunisiens. Ainsi auraient été mises en cause l’égalité des femmes et des hommes et la non-discrimination pour raison d’appartenance confessionnelle. Encore une fois, la résistance de la société a contraint Ennahda à reculer. Mais nous savons que le retrait de ce projet n’est que tactique. Les responsables islamistes n’abdiquent pas. N’ont-ils pas envisagé la création dans la constitution d’un Conseil supérieur de l’iftâ’ (Emetteur de fatwas), dont la fonction serait d’examiner la validité des lois au regard de la norme religieuse ? Son institution lui aurait donné une prévalence sur les pouvoirs législatif et judiciaire et sur le Conseil constitutionnel.
Une autre stratégie est déjà mise en oeuvre, celle qui cherche à introduire la norme religieuse au cas par cas. C’est le sens des déclarations de ministres et de parlementaires ciblant le droit de la famille, telles que l’abolition de l’adoption, les incitations à contourner le mariage civil par le recours au mariage coutumier (‘orf) interdit par la loi républicaine parce qu’il fragilise la situation des femmes, tout en légalisant de fait la polygamie.
L’exhortation par l’un des fondateurs d’Ennahda, en pleine session parlementaire, à « tuer, crucifier, amputer » les protestataires, en référence aux châtiments corporels (hudûd), illustre la tendance rétrograde de ce mouvement. C’est également le cas concernant l’invocation de l’ordre moral (hisba). Le ministère de l’intérieur a accordé son agrément à une association dont le but déclaré est d’instaurer la police des moeurs. Celle-ci s’arrogerait le droit d’intervenir dans la vie privée et d’annuler l’autonomie subjective du citoyen.

Avec toutes ces dispositions se mettrait en place un ordre juridico-religieux antagonique à celui de l’Etat. Derrière ces initiatives, se révèle le dessein d’annihiler le processus historique de la modernisation qu’a connue la Tunisie dès le XIXe siècle. Les gouvernants actuels s’évertuent à démanteler les principes émancipateurs qui ont transformé le pays jusqu’à le rendre apte à conduire la révolution de janvier 2011.
En effet, la révolution tunisienne ne se limite pas au soulèvement contre la dictature de Ben Ali et du parti unique. Elle s’inscrit dans la suite logique des réformes politiques fondamentales, impulsées par de nombreuses figures des Lumières.
Les agissements d’Ennahda portent les traits d’une contre-réforme qui veut nous dépouiller des acquis en mettant fin à l’exception tunisienne dans le monde arabe. Cette contre-réforme voilée par un discours ambigu, apparaît aujourd’hui dans les faits. L’accès temporaire au pouvoir d’Ennahda l’a amené à croire qu’il est en mesure de rattacher la Tunisie à l’aire de l’islam salafiste. Foi et norme,
religion et droit s’y confondent au détriment de l’Etat civil. Toute l’histoire contemporaine de la Tunisie affirme la mise en oeuvre de leur séparation.
La société tunisienne contemporaine résulte du processus d’émancipation qui dure depuis un siècle et demi, si nous prenons comme repère le Pacte fondamental de 1857 et l’édiction en 1861 de la première constitution dans le monde arabe. Le refus qu’elle oppose aujourd’hui à l’entreprise d’Ennahda se confirme quotidiennement, à travers les manifestations publiques, les réseaux sociaux,
les institutions.

Au cours des derniers mois, Ennahda a entrepris un plan d’offensive généralisée contre les lieux et les figures de la modernité. Ainsi en est-il des attaques contre l’université par des fanatiques exaltés, des violences verbales et physiques contre les enseignants, les journalistes et les sièges des médias. La volonté de contrôler l’information se manifeste à travers l’organisation de procès liberticides et par la menace de privatiser les radios et télévisions publiques que les gouvernants actuels ne parviennent pas à asservir. L’Union Générale des Travailleurs Tunisiens (UGTT) a subi un harcèlement ordurier. Les agressions contre les intellectuels, les artistes, les universitaires, les acteurs politiques se sont multipliées. Des appels au meurtre s’élèvent de mosquées transformées en lieux de sédition et d’activisme politico-religieux.
Les violations touchant l’intégrité des institutions et des personnes ne suscitent ni l’intervention de la police qui observe les exactions sans agir, ni des poursuites judiciaires. En revanche, des médias sont condamnés à l’instar de la chaîne de télévision Nessma ou du journal
Tounsia. La liberté de la presse est ainsi assimilée à un délit qui entame le sacré ou les bonnes moeurs. A l’opposé, le militant salafiste qui a profané le drapeau national bénéficie d’un sursis des plus indulgents.

Il est clair qu’Ennahda, qui détient tous les ministères de souveraineté, organise la défaillance de l’autorité de l’Etat dans le but de créer un climat d’insécurité pour intimider ceux qui s’opposent à ses visées hégémoniques. Mais la mobilisation contre ces pratiques n’a jamais fléchi. Les citoyens se sont avérés inventifs dans leur vigilance démocratique. Autonomes, spontanés, ils sont chaque fois au
rendez-vous. Ils furent nombreux, lors des manifestations du 20 mars, du 9 avril, du 1er mai, pour affirmer leurs refus de la régression et leur attachement à la liberté. Ils aspirent à poursuivre un processus historique orienté par une rationalité démocratique, juste et paisible, où les reconstructions de l’identité s’inspirent de la liberté.

Plusieurs mois d’exercice du pouvoir montrent l’incapacité du gouvernement à restaurer la paix sociale et la sécurité publique, ainsi que son échec à impulser l’investissement national et étranger. La récente dégradation de la note souveraine de la Tunisie témoigne de cette incapacité et atteste de la gravité de la situation. Les principes démocratiques sont réduits à une arithmétique de la
majorité qui l’autorise à soumettre l’ensemble de la société à sa propre vision. La prévalence donnée au religieux sur le politique est on ne peut plus patente.
De même, le discours de l’identité ethnique et confessionnelle envahit le pays. Cette propagation du fanatisme est exacerbée par les prédicateurs les plus archaïques et les plus haineux du Moyen-Orient qui sont reçus en maîtres à penser. Aux yeux d’Ennahda, la tunisianité est secondaire par rapport à cette identité exaltée. Celle-ci couvre l’opération qui cherche à s’emparer de la grande mosquée de Tunis, la Zitouna, pour l’aligner sur l’idéologie wahhabite. Foyer de la Tradition, la Zitouna appartient au patrimoine national. Nul ne peut s’autoproclamer légitime dans le seul but de l’instrumentaliser et de la détourner de sa vocation mesurée.
Aussi n’est-il pas étonnant que les autorités actuelles manifestent si peu d’empressement pour protéger les symboles de la nation. En témoigne l’étudiante de la faculté de Manouba défendant le drapeau tunisien contre le fanion du salafisme, devant des forces de l’ordre impassibles. De même, peut-on observer la passive complicité des ces mêmes autorités face à l’inquiétante recrudescence de
la violence salafiste.

Une autre source d’inquiétude concerne les alliés d’Ennahda, plus particulièrement les présidents provisoires de la République et de l’Assemblée constituante. Leur appartenance au camp des démocrates laissait supposer qu’ils rempliraient une fonction critique assumant la séparation du politique et du religieux, afin de modérer et corriger la volonté hégémonique d’Ennahda. Or, l’exercice de cette fonction faiblit.
Le soupçon s’est renforcé, lorsque après les violences du 9 avril contre des manifestants pacifiques, le président provisoire de la République a renvoyé dos à dos victimes et agresseurs. Les deux présidents sont-ils encore les alliés vigilants des islamistes ou se sontils transformés en supplétifs impuissants ?
Nous ne pouvons être sans crainte sur l’avenir de la démocratie, lorsque nous voyons le gouvernement d’Ennahda recourir à des partisans incompétents pour remplir de hautes charges dans l’administration publique. Ceux-ci se substituent aux grands commis de l’Etat qui sont écartés malgré leur qualification et leur intégrité. Ne distinguant pas entre l’Etat et le gouvernement, l’autonomie de l’administration est niée.
La volonté de domination se manifeste concernant la haute instance des élections, puisque sa composition devra, selon eux, refléter celle de l’Assemblée nationale constituante. Comment assurer la neutralité nécessaire au déroulement des élections si la haute instance qui les organise passe sous le contrôle du parti majoritaire ?
Les atermoiements devant la nécessité de séparer les pouvoirs constituants de l’Etat, en garantissant l’indépendance de la justice et de l’information, rappellent les procédés malins de l’ancien régime.
Le flou maintenu sur la prochaine date des élections est un signe supplémentaire d’inquiétude.
Quoi qu’il en soit, au regard du décret qui a convoqué les élections de l’Assemblée constituante pour siéger pendant un an, cette assemblée, ainsi que le gouvernement qui en est sorti, seront le 23 octobre 2012, hors le cadre légal qui les a rendus possibles. La légitimité absolue n’existe pas dans un Etat de droit. Les élections n’accordent pas l’exercice du pouvoir sans des échéances fixées à l’avance. La lenteur adoptée par la majorité islamiste ne voilera pas la rupture du contrat politique. Elle engendrera une perte de confiance et un accroissement des tensions dans le pays.

Ce constat, qui repose sur des faits, paroles et actes mêlés, est d’autant plus angoissant que la perspective d’une alternance ou d’un équilibrage des forces paraît incertaine. Cette incertitude contrarie la demande politique des Tunisiens. Elle provient de l’incapacité des partis républicains à incarner l’alternance attendue. L’atomisation des forces démocratiques et républicaines ne peut que faciliter la stratégie hégémonique d’Ennahda. Elle lui laisse pour l’instant toute l’initiative. Les acteurs politiques le savent, mais le narcissisme et le choc des egos entravent leur démarche.
La vitalité de la société civile, notamment exprimée à travers la formidable capacité des militants de la blogosphère et des associations, a besoin d’être relayée par des partis puissants. L’émergence d’une nouvelle alliance républicaine obligerait Ennahda à réviser sa stratégie. Un tel redéploiement des rapports de force raviverait, à l’intérieur de la mouvance islamiste, le courant animé d’un authentique désir d’adapter sa foi aux conditions d’une démocratie moderne, et non l’inverse. Ces partis et les nombreuses listes indépendantes n’étaient pas excusables, lors des dernières élections, d’avoir compromis les chances d’un résultat conforme à la sensibilité politique du pays. Ils le seront encore moins pour les prochaines échéances. L’émiettement des partis républicains dilapide les espérances de la révolution.
Tunis, le 1er juin 2012

Lettre ouverte aux démocrates de mon pays par Emna MNIF

Lettre ouverte aux démocrates de mon pays (Emna Mnif)

Publié le Mardi 15 Mai 2012 à 16:09
Dans un article intitulé «lettre ouverte aux démocrates de mon pays», Emna Mnif se fait le porte-voix de la Tunisie qui souffre. La voix de « Turkia, de Mongi, de Mabrouka, de Hadda »… « toutes ces voix du peuple, de notre peuple, nous appellent à leur secours », dit-elle. Ci-après le texte intégral de cette lettre ouverte, dont Gnet a obtenu une copie :

« Où en est-on après plus de six mois des élections de l’assemblée nationale constituante, plus de quatre mois après la formation du gouvernement et après l’adoption du budget complémentaire de l’Etat avec plus d’un mois de retard ?

Nous ne saurons énumérer les lacunes, les failles, les erreurs, les dépassements et dérives, ni les raisons de la grogne populaire au bord de l’explosion dans certaines régions. Nous ne saurons relater toutes les restrictions et les atteintes aux libertés ni tous les actes de violence impunis pour certains, implicitement encouragés pour d’autres, ou encore tous révélant tantôt la complicité, tantôt l’impuissance du pouvoir qui veille aux destinées du pays et de son peuple. Nous ne saurons détailler toutes les tentatives de main mise sur les rouages de l’Etat et de déstructuration de ses institutions… Pour qui en doute encore, il y’a péril en la demeure.

Où sont les forces démocratiques progressistes qui avaient clamé haut et fort que leur échec lors des élections du 23 octobre n’était imputable qu’à la dispersion des voix, qui se sont appuyées sur toutes les opérations arithmétiques pour démontrer qu’elles représentaient la vraie majorité et qui ont promis l’union pour le salut de notre Tunisie ? Absentes et désunies…

Il est plus que temps que nous assumions tous nos responsabilités vis à vis de notre peuple et de tous ceux qui ont payé le prix de notre libération. J’interpelle les démocrates de mon pays en tant que citoyenne, juste une femme tunisienne qui regarde avec circonspection et inquiétude l’avenir d’un peuple et d’une patrie auxquels son attachement est inconditionnel. Une femme qui, avant le 14 janvier, sans avoir jamais cherché la gloire d’une résistance clamée, s’est inscrite dans une opposition de tous les jours, sans se dévoyer ni accepter les compromis assortis de compromission. Une femme qui s’est engagée sans compter dans l’effort d’édification de la Tunisie de la deuxième république et que les démocrates autoproclamés ont déçue. Une femme mue par l’ambition de vivre dans une Tunisie apaisée, juste, équitable, capable d’accueillir tous ses enfants… Bref, une Tunisie République des Citoyens et non pas République des croyants, car les croyants sont tous citoyens, et que les citoyens enrichissent la République par leur diversité et leurs différences.

Je suis aujourd’hui la voix de Turkia, qui du fin fond d’un village près de Jerissa n’a qu’un mètre carré pour se réfugier des infiltrations d’eau qui inondent son taudis et dont le mari handicapé se donne l’illusion de se réchauffer les mains devant un Kanoun éteint. La voix de Mongi qui, originaire de Omlaarayes, a interrompu ses études supérieures pour nourrir sa famille lorsqu’il a cru avoir été admis au concours de la CPG et dont le nom a été supprimé de la seconde liste.

La voix de Mabrouka qui, à Douar El Gouasmia à Thela, espère manger à sa faim et s’éclairer à l’électricité pendant que sa cheminée artisanale crache la fumée dans la seule pièce qui abrite sa tribu de sourds muets. La voix de Hadda qui se bat contre son cancer, frappée en plus d’une hémiplégie, qui peine à nourrir sa famille après que son fils ait perdu son atelier de menuiserie brûlé après le 14 janvier et qui accompagne sa fille à la faculté des lettres de Manouba juste pour la faire bénéficier du transport gratuit au titre d’accompagnatrice d’une handicapée faute de pouvoir lui payer le transport, alors que son autre fille prépare son baccalauréat le ventre vide, à la lumière d’une bougie faute d’avoir pu payer la facture d’électricité ; Hadda la veuve, entassée avec ses enfants dans une pièce unique où elle fait bouillir des pâtes au sel pour apaiser la faim qui les ronge dans un quartier populaire, pas loin des résidences luxueuses du Golfe de Gammarth. La voix de Badreddine instruit et cultivé qui à Tozeur se débat contre l’indigence pour propager la culture et la tolérance. La voix de Abdelkader et de ses amis qui de Sidi Thabet veulent vaincre la fatalité qui paralyse la jeunesse, par l’esprit d’entreprenariat, le sport, l’art et la culture… La voix de ces pensionnaires d’un collège à Sejenane sans eau courante, sans sanitaires, sans bibliothèque, aux salles humides. La voix de Zohra qui, à Tatouine, a rangé son diplôme d’anglais pour suivre une formation en élevage de lapins pour retrouver sa dignité par le travail et montrer aux jeunes de sa ville qu’il n’y a pas de fatalité, mais qui ne peut pas financer son projet… La voix de ces jeunes, par milliers, de tous les villages du nord au sud et d’est en ouest, alignés sur les trottoirs de la seule rue qui les traverse, à compter les voitures qui passent sans s’arrêter, les yeux vides, les bras ballants, sans perspectives, sans rêves et sans espoir… La voix de ces jeunes, par milliers, animés d’une flamme créative mais aux horizons fermés et aux voies sans issue… La voix de Mahbouba, Belgacem, Ali, Sami, Latifa, Saida et tous les autres qui se lèvent aux aurores pour être à 7h à l’hôpital, faire une queue sans fin espérant un rendez vous pour soulager une douleur, extraire une tumeur… vaincre la souffrance et la maladie d’un être cher, père, mère, époux, épouse, enfant ou simplement la leur, parfois dans la solitude, souvent dans le désarroi… et qui l’obtiennent aux calandres grecs.

Toutes ces voix du peuple, de notre peuple, nous appellent à leur secours. Elles ne doutent ni de leur appartenance, ni de leur identité. Elles ne craignent ni Occident ni Orient. Elles sont fières et dignes. Elles sont venues dans un élan spontané à bout d’un régime autoritaire, spoliateur et injuste pour construire leur avenir, un avenir meilleur pour elles et pour les générations futures.
Que leur ont offert les politiques en retour ? Par leur révolte, elles ont chassé l’autoritarisme aveugle, ils risquent de leur instaurer un totalitarisme impitoyable dont nous voyons tous les jours les prémices. Elles ont mis à terre un système sans vision et sans projet, ils se cantonnent dans la critique d’un gouvernement en faillite sans offrir une alternative crédible, sans développer une vision ni élaborer un projet porteurs de promesses et d’espoirs. Et s’il y’en avait, on se garde bien de les révéler.

La société civile se démène avec des moyens limités mais avec une volonté de fer, une détermination inébranlable et une générosité sans limites. Elle s’essouffle, sans vouloir se l’avouer, face à un vide politique abyssal charriant incertitudes, doutes et querelles…
Et la classe politique ? Les démocrates ressemblent à des gladiateurs dans l’arène. Ils s’invectivent, se déchirent, s’entretuent… L’annonce d’un rassemblement enfante des ruptures. Les partis « démocrates » de la Troïka se désagrègent, la liste des partis s’allonge et leurs promesses s’égrènent toujours les mêmes et pourtant sans doctrine ni programme, ni stratégie… Ils emplissent les salons et les salles de réunion, théorisent et dissertent… Où sont-ils dans les villes, villages et quartiers?… Que font-ils de l’impérieuse nécessité de proximité qui créé l’identité des militants, la conviction des sympathisants et l’adhésion des électeurs ?

Nos adversaires s’en chargent en se détournant de nos gesticulations sans conséquences.
Pendant ce temps, nous continuons à ramer dans la même galère, secoués par la houle et les lames de fond des mutations sociétales – portées par une doctrine instillée sournoisement, étrangère à notre histoire, à notre culture, à notre tempérament, en désaccord avec notre islamité – des crises sociales et économiques, du désert culturel que certains encouragent au prétexte du sacré alors que d’autres tentent de combler par l’endoctrinement extrémiste aveugle, du désœuvrement de la jeunesse frappée par la crise économique et ses corollaires chômage et pauvreté, des inégalités dans l’accès à la santé, au logement et à l’éducation, à la réduction du pouvoir d’achat qui aggrave le désarroi des plus pauvres et appauvrit la classe moyenne menacée d’extinction.

Toute la classe politique auto proclamée démocrate progressiste sera soumise à un jugement sans appel de la postérité si elle n’est pas capable de faire face aux enjeux du moment : un support doctrinal aux orientations claires et aux lignes rouges bien tracées, une vision et un projet capable de prendre à bras le corps les vrais maux de notre pays en privilégiant les urgences et en imaginant un nouveau modèle de développement économique et social, compte tenu des limites des systèmes éprouvés jusqu’à ce jour. Et surtout élever l’intérêt suprême de la Patrie au dessus de toutes les considérations, les ambitions et les conflits et clivages.
Tous semblent oublier que nos adversaires connaissent aussi des divergences idéologiques et portent ambitions et égos. Cependant, un dessein les rassemble au-delà de toutes les dissensions. Et les ambitions sont ignorées et les égos ravalés, au moins pour un temps.
Étrangement, les démocrates, qu’un dessein rassemble et dont les orientations socioéconomiques, même si elles divergent, peuvent faire l’objet d’un consensus de circonstance pour des élections qui seront les premières de la deuxième république, sont incapables de ravaler leurs égos, de renoncer à des ambitions qu’ils peuvent différer, ont le plus grand mal à faire des concessions au nom de l’intérêt général et continuent à penser, chacun dans sa bulle, détenir vérité et puissance.

L’enjeu des enjeux est pourtant de savoir quelle république nous voulons, quelles réformes structurelles nous souhaitons, quelles solutions socio économiques nous préconisons pour la prochaine législature, imminente. Nous avons martelé l’impératif de limiter le mandat de l’ANC, nous avons réclamé haut et fort une date pour les prochaines élections. Maintenant c’est fait, et après ?… plus que dix mois nous sépare, théoriquement, de la prochaine législature. La désorganisation et le flou total planent sur les identités politiques desquelles, une partie au moins de notre peuple, attend son salut et une sorte de désespérance gagne les plus patients et les plus indulgents.

Pour tout ce qui précède, une évidence apparait : le pays a besoin, de toute urgence, d’une union sacrée des forces démocratiques pour faire face aux périls actuels et à venir, une alliance électorale de salut national qui devra réunir les leaders politiques et de la société civile, non pas pour débattre de la répartition des responsabilités et du quota de chacun, mais pour élaborer LE PROJET. Il ne s’agit nullement d’une plateforme de rassemblement autour de valeurs minimales communes. Il s’agit d’un vrai projet pour un État à bâtir et à gouverner.

C’est parce que l’ambition du pouvoir ne me hante pas que je m’autorise d’interpeller les démocrates de mon pays. J’en appelle à leur amour de la Patrie, à leur fidélité à notre nation, aux martyrs de tous les combats et aux souffrances des victimes de la résistance et de leurs familles pour qu’enfin la raison l’emporte.

On aime ce pays, on aime ses fragrances à l’étourdissement, ses odeurs, sa brise et ses vents, sa fraicheur humide et ses chaleurs torrides, ses côtes, ses plaines, ses vallées et ses montagnes. On aime ses coloris et ses nuances. On aime sa lumière et ses nuits étoilées. On aime son histoire et son présent, sa générosité mais aussi sa dureté ; les hommes, les femmes et les enfants qui l’habitent et font l’âme de notre ‘tunisianité’. On veut y vivre et y mourir, libres et dignes.

Depuis toujours, on a eu un rêve pour notre pays, on le porte encore… Ne faites pas que l’on soit réduit à pleurer notre rêve et notre pays perdus ».

Emna Menif, citoyenne militante

Analyse approfondie de la dégradation de la note de la Tunisie par S&P. Par Chafik Ben Rouine, Mehdi Khodjet el Khil


Analyse approfondie de la dégradation de la note de la Tunisie par S&P
Chafik Ben Rouine, Mehdi Khodjet el Khil
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7 juin 2012
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S&P a abaissé mercredi 23 mai 2012, de deux crans, la note de la dette à long terme de la Tunisie à « BB », ce qui signifie que le pays est classé dans la catégorie des emprunts spéculatifs. En d’autre terme, S&P pense que la Tunisie risque, à long terme, de se trouver incapable d’honorer ses engagements sur ses dettes extérieures. La conséquence immédiate de cette notation est l’augmentation de la prime de risque des emprunts tunisiens sur les marchés financiers internationaux, c’est-à-dire l’alourdissement des taux d’intérêts pour le pays et l’accroissement des rendements pour les créanciers.

Contrairement à ce qu’a souligné Mustapha Kamel Nabli, la dégradation de la note n’est pas plus liée aux incertitudes politiques qu’à la situation économique de la Tunisie. En effet, dans son rapport S&P justifie sa notation principalement par :
L’incertitude politique à moyen terme
• La baisse des recettes touristiques.
• La fragilité du système bancaire tunisien
• L’augmentation du déficit budgétaire
• Le creusement du déficit commercial.
• La dépendance des exportations tunisiennes au marché européen en berne.
• La dette extérieure en expansion rapide.

Au-delà de l’aspect technique des indicateurs économiques et sociaux qui ont conduit S&P à abaissé de deux crans la notation de la Tunisie, nous verrons qu’il existe un lien commun entre les différents marqueurs macroéconomiques qui est de nature structurel et systémique et révèle les déficiences de l’environnement et de la politique économique et monétaire du pays.
1. Le contexte macroéconomique
Ce que dit S&P :
S&P indique que le PIB de la Tunisie s’est contracté de 1,8% en 2011 contre une anticipation précédente de 0%.
Avec un PIB par habitant actuellement à moins de $ 5000, la Tunisie est un pays à revenu moyen ayant des besoins de développement qui devraient rester élevés à moyen et à long terme, contraignant à la flexibilité des dépenses fiscales.
Depuis la révolution de Janvier 2011, le taux de chômage a fortement augmenté pour être désormais estimé à plus de 18%.
La chute des recettes du secteur touristique et le creusement du déficit commercial ont conduit à une forte diminution des réserves de devises combinées à une forte augmentation du stock de la dette extérieure notamment à court terme.
Le déficit du compte courant s’est fortement creusé à environ 7,5% du PIB (deux points de pourcentage plus élevé que la précédente prévision) et S&P qu’il restera supérieur à 5,0% jusqu’en 2015.
S&P prévoit un déficit budgétaire de 7 % du PIB pour 2012 (contre 6,6% pour la prévision du gouvernement) alors que la dernière prévision pour 2012 était de 3,9 %.
S&P explique que l’augmentation des dépenses publiques a eu lieu pour soutenir la demande intérieure et augmenter les moyens de subsistance ce qui a permis à la Tunisie d’éviter de l’aggravation de la récession en 2011, mais a conduit à une forte détérioration des finances publiques.
S&P s’attend à ce que l’assainissement des finances publiques se fasse graduellement du fait des conditions économiques et sociales difficiles. Ainsi, S&P anticipe un déficit supérieure à 3,0% du PIB jusqu’en 2015.
S&P prévoit que le gouvernement aura recours à un endettement extérieur accru pour solder le déficit budgétaire de 2012. Ainsi, la dette extérieure de l’administration publique augmentera sensiblement pour culminer à 49% en 2013, après avoir été d’environ 40% en 2010.
S&P indique que la dette extérieure nette et les besoins bruts de financement extérieur ont fortement augmenté par rapport aux recettes du compte courant et les réserves de devises.
S&P évalue le besoin de financement extérieur de la Tunisie en 2012 autour de 109% des recettes du compte courant et des réserves de devises utilisables. Ces besoins seront financés par des emprunts du secteur public auprès des créanciers officiels, les IDE et une augmentation de la dette du secteur privé.
2. Analyse de la publication de S&P :
Selon le Ministère des Finances, la loi de finances 2011 votée avant la révolution prévoyait un déficit budgétaire de 1.7 milliards de DNT, soit 2.5 % du PIB. Après la révolution, le gouvernement de transition de Sebssi a voté une loi complémentaire prévoyant un déficit budgétaire de 3.359 milliards de dinars, soit 5.1 % du PIB. En parallèle, le gouvernement Sebssi a signé un contrat de prêt à hauteur de plus de 2 milliards de dinars avec la Banque Mondiale, la Banque Africaine de Développement, l’Agence Française de Développement, ainsi que l’Union Européenne pour un « programme d’appui à la révolution », dont on a vu aucun effet, pas même celui de la transparence et de l’accès aux données et à l’information publique.
Quelle est la cause de ce déficit exceptionnellement élevé ? Il suffit pour cela de se référer au budget 2011 de la Tunisie pour constater que le service de la dette, c’est-à-dire ce qu’a dû rembourser la Tunisie sur l’année 2011, s’élève à 3.415 milliards de dinars, soit légèrement plus que le déficit budgétaire de la Tunisie pour la même année.
En d’autres termes, si le gouvernement de Sebssi avait suivi les membres de la société civile qui exigeaient une suspension du remboursement de la dette et un moratoire pour effectuer un audit, en 2011 la Tunisie aurait été en excédent budgétaire ! Le solde budgétaire primaire, c’est-à-dire les recettes moins les dépenses hors service de la dette, de la Tunisie est donc en équilibre, ce qui montre que les finances fondamentales de l’État sont théoriquement saines. Le moratoire était d’autant plus justifié que la situation exceptionnelle donnait un avantage certain au gouvernement pour exposer la suspension du remboursement comme une aide, un répit, et l’audit comme un acte de transparence vis-à-vis du peuple, mais ce gouvernement a préféré reconnaître la dette odieuse de Ben Ali, la payer de manière inconditionnelle et endetter encore plus la Tunisie au sommet du G8 à Deauville ainsi que sur les marchés financiers internationaux (MFI).
Il est indéniable qu’une des causes de l’aggravation du déficit de la balance courante est une perte de revenus du secteur touristique sur l’année 2011, mais cela reste une cause de circonstance due aux bouleversements faisant suite à la révolution début de la même année. Parmi les causes structurelles, il y a en premier lieu, mais de manière assez limitée, le remboursement des intérêts de la dette qui sont comptabilisés dans le solde de la balance courante (cf. site de la BCT). En second lieu, la structure essentielle du déficit provient des échanges de biens de marchandises, déficit qui s’est structuré et qui n’a fait que s’aggraver comme nous l’avons montré dans notre article sur le partenariat commercial avec l’Union Européenne. La dépendance des exportations de la Tunisie au marché européen qui lui-même est en berne et ne présente que des perspectives très négatives est fatal au déficit budgétaire et commercial. Ces déficits sont en grande partie dû aux accords de libre-échange signés entre la Tunisie et l’Union Européenne qui ont également conduit à aggraver la balance courante du pays étant entendu que l’UE est le premier partenaire de la Tunisie à hauteur de 80 % de son commerce extérieur. Il devient impératif de renégocier ces accords. Ni le gouvernement de Sebssi, ni celui issu des urnes ne se sont attelés à la tâche, mais bien au contraire ils n’ont fait qu’approfondir cette inégalité en signant des accords validant les précédents et continuant ainsi les rapports de domination comme l’a dénoncé la députée européenne Marie-Christine Vergiat.

Si le gouvernement actuel n’est pas en mesure de renégocier ces accords, alors qu’il fasse en sorte de diversifier les partenaires de la Tunisie pour être moins dépendant de l’Union Européenne en développant un commerce Sud-Sud et en privilégiant les pays BRICS qui offrent des opportunités de développement bien plus avantageux pour la Tunisie. En effet, selon les dernières projections macroéconomiques pour la zone euro publiées en Mars 2012, la BCE prévoit une croissance entre -0.5 % et 0.3 % en 2012 et entre 0 % et 2.2 % en 2013 pour toute la zone euro dont la Tunisie est dépendante à 80 %, rappelons-le.
Interprétation du rapport de S&P :
Il faut pointer du doigt deux aspects du rapport de S&P :
1- la dégradation de la note de la note de la Tunisie ne concerne que les MFI, et la Tunisie n’a rien à faire sur les MFI sinon de vouloir saigner le pays au profit d’une oligarchie financière. En effet, les MFI appliquent les plus forts taux d’intérêts qui existent. Recourir à ces marchés est une erreur grave et dans l’état actuel un suicide au vu du poids et de la charge de la dette sur l’économie tunisienne.
Sur le site du Ministère des Finances, nous pouvons remonter jusqu’à 2007 pour étudier le nombre de fois où la Tunisie est allée se financer sur les MFI. Il apparaît que la Tunisie n’est sortie que deux fois en cinq ans. La dernière sortie remonte à l’année dernière en 2011. En effet, la loi de finances ante-révolution n’avait pas prévu de financement sur les MFI. Or le gouvernement de Sebssi est sorti se financer sur les MFI à hauteur de 975 millions de dinars alors même qu’au lendemain de la révolution la note de la Tunisie a été abaissée.
Les cris d’orfraie des experts financiers expriment plus leur propre panique plutôt que celle de l’État qui devrait raisonnablement éviter d’aller se financer sur les MFI dans de telles conditions. Bien entendu, cette situation ne prévaut que si la BCT ne change pas ses statuts pour coller à ceux de la BCE et livrer littéralement la Tunisie en proie aux marchés financiers internationaux, ce que semble vouloir le Gouverneur actuellement en poste en exigeant l’indépendance de la BCT (voir nos articles ici et là).

2- La dégradation de la note est sur le moyen et long terme. Or une anticipation sur le long terme par une agence de notation est donnée sur une période de deux ans au moins. Ce qui veut dire que S&P aurait normalement dû dégrader la note pour une perspective allant jusqu’à deux ans. Pourtant, lorsqu’on lit le rapport, les anticipations de S&P sont pour la plupart à l’horizon de mi-2013 soit un an tout au plus.

Conclusion de l’interprétation : S&P a dégradé la note pour faire mal au pays bien que les conséquences sont limitées voire inexistantes si la Tunisie ne s’expose pas aux MFI. L’objectif de l’agence est clairement politique et n’a de but que de semer la discorde et la zizanie avant les élections de mi-2013.

La solution : il n’y a pas de remède miracle. La Tunisie se dirige techniquement tout droit vers un défaut de paiement sur sa dette. Il y a deux scenarii possibles :
1- Soit le défaut n’est pas maîtrisé et surviendra dans un an ou deux maximum parce que les caisses sont déjà vides et que le recours aux MFI par Sebssi et l’actuel gouvernement ne font qu’accélérer la faillite du pays.
2- Soit le défaut est contrôlé, maîtrisé et légal par un moratoire sur la dette, l’audit indépendant des créances, des finances et de la BCT suivi de l’annulation de la dette odieuse et illégitime. Ce qui aura pour conséquence d’améliorer les comptes de l’État : budget, balance courante, balance des paiements, et donc in fine, améliorer la solvabilité du pays.

Pour le premier scénario cela impliquera que la Tunisie sera mise sous tutelle politique et financière de l’oligarchie financière. Celle-ci sera alors en mesure d’exiger tout du pays et notamment l’exploitation des ressources naturelles tel que le pétrole, le phosphate, l’uranium, etc… Comme elle l’a fait pour nombre de pays (voir le reportage « Zambie, à qui profite le cuivre ? », lauréat du prix Albert Londres Audiovisuel, pour illustrer la méthode d’accaparement des ressources).
Pour le deuxième scénario cela signifie que l’actuel gouvernement doit prendre la décision courageuse (actuellement inexistante) et politique d’un défaut maîtrisé.

Aujourd’hui la Tunisie a besoin d’argent pour conduire une politique de développement basée sur une croissance endogène et des investissements d’avenir. L’unique moyen de financer et d’amorcer un tel programme ne peut venir que des économies réalisées par un défaut contrôlé, maîtrisé et légal de la dette publique extérieure via un audit citoyen que nous appelons de nos vœux.
Suivez la campagne Yezzina Meddyoun, interpellez les élus sur la question et signez la pétition pour exiger cet audit pour plus de transparence sur le passé et les choix économiques de la Tunisie.

Source : CADTM
Voir : Yezzina Meddyoun
Dette illégitime – Standard and Poor’s – Tunisie
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