Jean Ferrat in memoriam par Tounès THABET

Jean Ferrat in memoriam :

L’éternité d’un chant

« Il m’a fallu naître
Et mourir s’ensuit
J’étais fait pour n’être
Que ce que je suis
Une saison d’homme
Entre deux marées
Quelque chose comme
Un chant égaré »

Il fut un chant houleux et frissonnant, fracassant, assourdissant, un cri de colère, face à la barbarie et à l’indifférence des hommes. Il fut un chant d’amour profond, poignant, une berceuse, un clapotis. Un chant incessant, repris par le chœur des générations, jamais égaré.
Un cri d’amour et une chanson désespérée, amour démesuré, passionnel, le désir de l’autre, le besoin de se fondre dans l’autre. Aimer et s’oublier, aimer et s’étourdir, s’aimer et s’égarer jusqu’à atteindre ce vertige abyssal :
« Aimer à perdre la raison
Aimer à n’en savoir que faire »
Les mots capitulent devant l’intensité de l’attachement, le langage s’atrophie, se désagrège, les mots titubent :
« Aimer à n’en plus savoir que dire »
Quand l’autre devient source de la quête, présence obsédante, pensée qui l’accapare et peuple ses jours et ses nuits :
« A n’avoir que toi d’horizon »
L’ineffable bonheur d’aimer, quand on est arrimé à l’autre au point de s’interroger sur l’impossibilité de survivre à l’absence, au départ :
« Que serais-je sans toi
Que ce balbutiement »
Mais quand la corde se brise, le malheur d’aimer est intolérable, la douleur étreint la gorge et assombrit les jours. Dire le manque, le tiraillement, les fêlures de l’âme, souffrir à l’idée de la séparation :
« Et si demain, le temps efface
Ce que j’ai été
Qu’il me laisse, au moins, une place
En tes bras, creusée
Où j’ai pu vivre et t’aimer »
Un long cri de rage devant la folie humaine, l’aveuglement de certains, la boulimie de domination, le désir d’opprimer les démunis, les fragiles, les plus faibles :
« Tout ce qui tremble et palpite
Tout ce qui lutte et combat »
Un engagement en faveur des belles causes, un engagement fort, indéfectible :
« Je suis d’abord un cri pirate
De ces cris-là qu’on interdit

Si, j’ai rompu le silence
C’est pour éviter l’asphyxie »
Prendre part aux soubresauts du monde, partager la souffrance, la colère et l’indignation des laissés pour compte, les délaissés, les oubliés :
« Le monde ouvert à ma fenêtre
Avec sa douleur ses horreurs
Avec ses armes et ses reîtres
Avec son bruit et sa fureur »
Assumer son rôle de poète, au cœur des drames du vingtième siècle : la guerre, la famine, les inégalités, les injustices. Prendre position, dénoncer, condamner. Un constat : la liberté est, partout, menacée et la barbarie règne :
« Quoi ! toujours ce serait la guerre, la querelle ?
Des manières de rois et des fronts prosternés ?
Et l’enfant de la femme inutilement né ?
Les blés déchiquetés toujours des sauterelles ? »
S’élever, de toutes ses forces, contre ces horreurs qui ont obscurci un siècle, provoqué des déchirures, des tragédies, un peu partout dans le monde : la guerre civile en Espagne, un conflit engendré par des malaises sociaux, économiques, culturels et politiques. Un soulèvement militaire et civil, une guerre totale, longue et particulièrement meurtrière. Parmi les innombrables victimes, les penseurs et les poètes, ces « étoiles, poussières de flammes » :
« Des poètes qu’on assassine
Ou qui se tuent pourquoi ? pour qui ? »
Poètes qu’il exalte, qu’il chante, tel Federico Garcia Lorca :
« Si ta voix se brisa
Voila plus de vingt ans qu’elle résonne encore
Et ton sang tiède en quête de l’aurore »
Machado qui fuit et meurt à quelques pas d’Espagne :
« Machado dort à Collioure
Trois pas suffirent hors d’Espagne
Que le ciel pour lui se fit lourd
Et ferma les yeux pour toujours »
Au Chili, le bruit des bottes tonne, annonciateur d’une autre tragédie :
« Sous le fouet de la famine
Terre, terre des volcans
Le gendarme te domine
Mon vieux pays araucan »
Quelle que soit la latitude, les souffrances humaines sont semblables :
« Nous parlons même langage
Et le même chant nous lie
Une cage est une cage
En France comme au Chili »
Il s’adresse à son ami Pablo Neruda, victime de la tourmente :
« Je connais ce souffrir de tout qui donne bouche de tourment
Amère comme aubépine
A tous les maux, à tous les cris, à tous les pas, les errements
Où l’âme, un moment se devine »
Un autre poète désespéré, harassé, torturé par la faim, les affres de la révolution russe et le mal d’aimer, se tire une balle en plein cœur :
« Mon dieu, mon dieu, tout assumer
L’odeur du pain et de la rose
Comme un témoin du mal d’aimer
Le cri qui gonfle la poitrine de Maïakovski »
Et le cri des révoltés du Cuirassé « Potemkine », affamés et épuisés qui décident de faire grève et de se soulever après l’assassinat de leur chef, Une rébellion qui sera durement mâtée :
« M’en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde
Où celui qui a faim va être fusillé
Le crime se prépare et la mer est profonde »
« C’est un frère qu’on assassine
Potemkine »

Il chanta tous ceux qui se battaient au quotidien, les pauvres, les misérables, ceux enlisés dans un système inégalitaire qui oppresse et écrase les plus faibles. Il fut la voix des silencieux, des bâillonnés, persuadé que :
« La souffrance engendre les songes
L’homme crie où son fer le ronge
Et sa plaie engendre un soleil
Plus beau que les anciens mensonges »
Et, quand on lui reproche son engagement, il répond :
« Mais qui est donc de taille à m’arrêter ? »
Il chanta l’espérance, la fin des souffrances et des tourments :
« Un jour, pourtant, un jour viendra, couleur d’orange »
Il chanta les victoires à venir, les aurores boréales, les levers de soleil :
« Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche »

Un chant à tue-tête, à bras le cœur, à fendre l’âme.

Tounès THABET

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