« LE DUR DÉSIR DE DURER » OU COMMENT REBONDIR APRÈS LES EPREUVES par Prof. Rashid SHERIF

« LE DUR DÉSIR DE DURER » OU COMMENT REBONDIR APRÈS LES EPREUVES

COTONOU, 13 septembre 2005-Imaginons : une famille de réfugiés dans la ville de Cotonou. Laurent, le fils aîné de la famille, d’une vingtaine d’année, a été torturé par des hommes en armes. Depuis, son comportement a changé. Il est devenu violent et souffre de troubles du sommeil. Tout le monde dans la maison s’inquiète. La famille est à bout de souffle… Solange, une amie de la famille, « opératrice », leur rend visite en compagnie d’un « facilitateur » : C’est une situation simulée à laquelle pourront être confrontés les 125 participants du projet pilote lancé par l’UNHCR à Cotonou. Basé sur la participation active de la communauté et la nécessaire articulation entre les ressources humaines internes (famille, communauté) et externes (pays d’accueil, UNHCR, ONG, etc.), ce projet vise avant tout à aider les populations réfugiées à s’aider elles-mêmes.
Tous les participants sont des réfugiés volontaires de nationalité togolaise. La plupart se sont installés à Cotonou suite aux événements d’avril dernier. Ils ont connu la violence, la fuite, la peur au ventre et souffrent encore et encore de leurs effets dévastateurs, explique le Dr Rashid Sherif, chargé du projet. « Ces événements ont entraîné l’émergence de souffrance émotionnelle qui exige d’urgence une intervention en particulier auprès des personnes les plus vulnérables afin d’éviter le risque de troubles mentaux durables. Entendons-nous bien : Il s’agit de réactions émotionnelles normales à des situations anormales et ingérables pour les groupes de population vulnérable. Le principe de l’entraide est simple : partir du degré de moindre souffrance vers le degré de mieux-être », poursuit-il.
Sur 12 000 réfugiés togolais enregistrés à Cotonou début août 2005, 3000 d’entre eux seraient vulnérables et risqueraient de développer des symptômes de troubles mentaux durables, et 600 seraient déjà hautement vulnérables. Certains surmontent donc ces épreuves mieux que d’autres et représentent une ressource interne très précieuse, capable de rebondir et de secourir les plus vulnérables parmi les réfugiés.
Dans la famille de Laurent, après les salutations d’usage, s’installe entre Solange qui joue le rôle d’une opératrice, le facilitateur et le reste de la famille une conversation familière en français et Mina. Ils parlent à bâtons rompus de la sécurité (à plusieurs niveaux) qui est au cœur de la reconstruction de la vie familiale et communautaire à Cotonou.
Les autres participants de la formation observent, prennent des notes, puis commentent la scène : Il s’agit d’une première visite. Le cas est hautement vulnérable. C’est pourquoi Solange, l’opératrice a demandé au facilitateur de l’accompagner. Faut-il ou non discuter en aparté ? Non, ce serait stigmatiser la personne souffrante. Faut-il le pousser à raconter son histoire ? Surtout pas…Tout d’abord, ne pas faire mal ! Autant d’observations partagées au sein du groupe.
L’opératrice est donc une amie, une voisine. C’est une personne respectée, qui jouit de la confiance de la famille et de la communauté. « Solange utilise donc ses compétences socioculturelles naturelles pour apporter un soutien moral et des orientations utiles à la famille. Elle partage les mêmes valeurs, les mêmes traditions. Elle sait déjà comment s’introduire, comment s’exprimer dans la langue commune, et comment se joindre à la famille souffrante. Elle va donc utiliser la manière culturellement appropriée pour procurer un soutien chaleureux à une famille en souffrance. Il s’agit de relations de voisinage, à un niveau horizontal, et non pas un service social ou socio médical de type vertical », explique le Dr Rashid.
Le facilitateur, quant à lui, joue un rôle de superviseur. Ce sont des hommes et des femmes d’un bon niveau d’études qui se sont portés volontaires pour suivre la formation et former, à leur tour, en langue locale, les opérateurs qu’ils ont eux-mêmes identifiés dans leur communauté. Sur le terrain, ils encadreront les opérateurs. Chaque semaine, ils se retrouveront pour remplir les fiches de suivi et feront une analyse des visites. Ils discuteront des difficultés rencontrées et d’éventuels besoins de renfort. Deux fois par mois, l’agent des services communautaires de l’UNHCR rendra visite aux équipes sur le terrain pour faire le point. Grâces aux informations recueillies, l’UNHCR, ultime recours de ce système, sera mieux à même d’apporter un soutien ponctuel à la mesure des moyens disponibles. En outre, l’UNHCR, en collaboration étroite avec l’équipe de terrain, est sur le point d’élaborer les indicateurs quantitatifs et qualitatifs indispensables à l’évaluation du projet.
Depuis début septembre, ce sont 40 facilitateurs et 85 opérateurs qui ont convenu des outils et mécanismes socioculturels applicables et qui ont simulé les situations auxquelles ils pourraient être confrontés. « La formation vise seulement à renforcer les valeurs universelles de gentillesse, de bienveillance, de compassion et d’altruisme. Elle valorise les procédés de culture togolaise et ses bons usages, tout en insistant d’abord sur ce qui doit être évité pour ne pas faire mal ou se faire mal », commente le Dr Rashid.
« Par exemple, nous explique un réfugié superviseur qui a suivi la formation, si la personne en souffrance est émotionnellement absente mais physiquement présente, et dont la mémoire demeure « prisonnière » du passé à cause des événements qu’elle a vécus, alors le milieu familial essaye de la « re-centrer », ici et maintenant, à travers des activités quotidiennes, une attention chaleureuse et selon les ressources disponibles ».
Nous sommes bien loin de l’image du réfugié chassé de chez lui, passif, attendant d’être assisté par les humanitaires. « C’est un cadeau du ciel » confie un participant, pendant la pause. « Ça nous donne la force et une autre idée du réfugié, de nous-mêmes, celui qui n’attend pas l’assistance extérieure mais qui valorise d’abord ses potentialités, ses ressources et les met en pratique au jour le jour », confie-t-il.
Le projet pilote pourrait devenir un modèle d’intervention basé sur la solidarité humaine, la participation active des réfugiés à l’amélioration de leurs conditions de vie présente ; ce qui ferait des réfugiés un partenaire idéal et nécessaire aux organisations humanitaires. En outre, ce processus crée les conditions pour que naisse enfin l’espoir et la confiance des réfugiés en un avenir meilleur dans le pays d’asile, en attendant, un jour prochain, le retour au pays.
Article publié dans le bulletin régional de l’UNHCR

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