Insurrection: An I par Rashid SHERIF

Insurrection: An I
Le temps de l’indignation
*
« J’avais vingt ans.
Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie »
Paul Nizan (Aden- Arabie)
Sur le vif, voici en quelques tableaux le témoignage actif et les réflexions d’un citoyen indigné à propos du jour anniversaire du 14 Janvier, vécu en groupe au centre-ville, à Tunis.

*
Scène I
Au milieu de la matinée de ce 14 Janvier, sous un soleil encore timide, l’artère principale de la capitale se remplissait peu à peu de monde : Petits et grands s’étaient donné rendez-vous par petites grappes pour atteindre une véritable marée humaine, identique à celle d’un an plus tôt.
Les marches du théâtre municipal étaient surchargées d’un ensemble de jeunes gens qui faisaient entendre leur voix à travers des chants patriotiques vibrants et des slogans repris en chœur pour affirmer les valeurs de dignité, de liberté, de fidélité à la mémoire des martyrs. Ils manifestaient haut et fort tout aussi bien leur rejet de la chaine TV nationale qui se remet au pas des gouvernants du jour ; et ils rejetaient également les interférences étrangères, celles du Qatar et des USA.
Insidieusement, un groupuscule de barbus patibulaires brandissant les larges banderoles noires des salafistes s’était infiltré pour se situer au beau milieu des marches tout en jetant des cris : « Allahou Akbar ! ». Ils durent rebrousser chemin honteusement sous les huées :
« Le peuple musulman ne se rend jamais ! ».
Cette brève escarmouche s’était accompagnée du contraste symbolique entre la foison colorée du drapeau national aux mains des patriotes contre les banderoles salafistes et Ennahdha. C’est ainsi que le ton de la matinée fut donné : un contraste frappant se dégageait peu à peu entre le rassemblement massif, chaleureux et profondément soudé du peuple le 14 Janvier 2011, et la nette séparation actuelle telle une fissure sociale entre ce même peuple et des éléments obscurs prétendument religieux au passé douteux, assoiffés de pouvoir, sinon de sang (!), dépourvus à la lumière des faits de scrupules comme de légitimité. Il s’agit d’un amalgame formé à la fois par des éléments exogènes surgis des frontières à la faveur de l’insurrection populaire, et par d’autres encore sortis opportunément des caves (sinon des cavernes !) ; amalgame aussi bien mêlé d’anciens militia du RCD défunt. D’ailleurs les uns et les autres furent identifiés et dénoncés à maintes reprises en tant que tels par la foule.

Scène 2
Reclus dans un salon feutré, les invités du nouveau régime, honnis par les cris de la rue, Émir du Qatar en tête, défilaient sur un podium pour lire d’une voix neutre des banalités officielles.

Scène 3
L’avenue était déjà compacte de monde lorsqu’un cortège s’était ébranlé depuis la statue majestueuse d’Ibn Kuldûn, tel le Grand Commandeur, jusqu’à la Place nouvellement baptisée du 14 Janvier. Femmes, hommes de tout âge -étudiants(es), travailleurs(ses), retraités(es)-, esprits irrévérencieux, drapeau national et banderoles en main avec inscriptions éloquentes les unes semblables à celles de l’an passé, les autres en rapport avec l’actualité, toutes et tous ensemble reprenaient en chœur des chants patriotiques et des slogans pour la défense véhémente des objectifs légitimes de l’Insurrection Populaire : « Travail, Liberté et Dignité Nationale ! », et : « Provisoire ! Provisoire !» à l’adresse du gouvernement, et aussi : « La réaction islamiste ne passera pas ! », ou encore: « Ni Qatar ni Obama ! ».

Arrivé vers le milieu de l’avenue, le cortège fut invectivé bruyamment par le même groupuscule de salafistes provocateurs de bas étage. Ceux-ci en désespoir de cause essayèrent en bloc et par la force physique de créer une brèche dans les rangs des manifestants pacifiques, lesquels tout en poursuivant leur marche enthousiaste répondirent en chœur d’un mouvement familier de balai caractéristique du 14 Janvier, par une nuée de bras droits levés en direction de la gauche :
« Dégage ! Dégage ! Dégage !»

Après d’autres tentatives infructueuses, ces assaillants durent lâcher prise, un cordon serré leur fut opposé : les chiens aboient, la caravane passe !

Ce furent les mêmes provocateurs violents qui prirent d’assaut dans leur sommeil les ouvriers au chômage des mines de Gafsa venus protester devant l’Assemblée Constituante. A coups de pierres, ils finirent par détruire leurs tentes et leur voler leurs matelas. Dernièrement, ces délinquants se sont présentés à l’aéroport de Tunis à l’arrivée du Chef Hamas, Ismail Haniya, pour lui exprimer leur bienvenue aux cris de « Mort aux Juifs ! ». Cette crasse ignorance de l’Histoire révèle davantage, s’il en était besoin, le profil débile et raciste de ces éléments indignes de notre pays. Parmi eux, il en est qui ont servi les régimes précédents et qui simplement reprennent du service.

Quelques mois plus tôt, ces bandes criminelles ont attaqué la synagogue de Tunis. Rappelons que l’ensemble des communautés juive et amazighe (mal nommée berbère) constitue et ce depuis des millénaires le peuple originaire –aujourd’hui minoritaire chez nous- sur l’ensemble de l’Afrique du Nord. Également, la synagogue Al-Ghriba à Jerba est un monument ancien classé, sinon peut-être le plus ancien parmi les joyaux des religions monothéistes -ce qui devrait être un orgueil du patrimoine national au même titre que les vestiges carthaginois. Inutile de disculper cette militia sous prétexte de confusion entre juifs et sionisme. Le racisme rageur affiché par ces éléments fascisants contre les juifs est de même nature que celui manifesté actuellement par leurs homologues salafistes en Libye déchainés contre les ouvriers venus de pays voisins plus au sud, sous la contrainte de la pauvreté et du chômage, vendre leur force de travail pour le bien-être de la population libyenne.

Des éléments salafistes et également Ennahdha poussent l’exclusion même à l’encontre de la communauté tunisienne musulmane d’obédience chiite. Un pas de plus avait été franchi à l’assemblée constituante par des représentants d’Ennahdha contre les citoyens tunisiens issus de couples mixtes et ceux qui bénéficient de la double nationalité. C’est bien un monde de l’exclusion clanique qui se dessine sous des crânes rétrécis qui prétendent nous gouverner!

Quoiqu’il en soit, nous voulons à l’inverse un pays de l’inclusion, une patrie pour toutes et pour tous pour vivre en paix dans la richesse de notre grande diversité. Il est parfois utile de rappeler que nous sommes avant tout des tunisiennes et des tunisiens, libres de nos choix de religion ou de laïcité, et par conséquent des africains à part entière.

Scène 4
Au bout d’un an, au cours duquel ont pu être affirmées et arrachées les libertés d’association et d’expression, quoique menacées de jour en jour, les forces progressistes longuement réprimées, éclatées depuis plus de 50 ans, ont cependant démontré leur capacité à mobiliser de larges secteurs de la population par leur appel à l’inscription des électeurs et électrices afin d’assurer leur participation au vote du 23 Octobre dernier en vue de l’assemblée constituante. En ce jour, ils ont à nouveau montré leur capacité de mobilisation et d’encadrement du défilé des indignés. Toutefois, pour assurer les objectifs patriotiques, l’heure est à l’unité la plus large des forces populaires afin cette fois-ci d’organiser sur des bases politiques communes le Grand Pôle Patriotique. En ceci consiste la grande tâche du jour pour assurer les objectifs de l’insurrection de la dignité.

Scène 5
Dans la nuit et le lendemain, les bulletins d’information des chaines TV mises au pas ainsi que les câbles d’agences de presse étrangère ont prétendu que le peuple avait commémoré la date du 14 Janvier dans un climat de satisfaction générale. Ces dépêches, comme chacun sait, sont sciemment tendancieuses selon les consignes reçues. La grande marche sur l’avenue fut une démonstration massive et passionnée à la fois de dignité et de grande indignation. De plus, elle signifiait une sérieuse mise en garde contre quiconque -à commencer par l’actuel gouvernement provisoire rafistolé dans les coulisses- chercherait à l’image des précédents régimes à s’incruster au pouvoir de l’État.

Journée de l’Indignation : Risques & Appréhension
Soyons clairs : l’insurrection populaire pacifique n’est pas la révolution. Ses coups de boutoir peuvent être repris, ses acquis sont réversibles. Les lendemains du 14 Janvier ont dévoilé d’une part, la grande dispersion des forces citoyennes de bonne volonté ; d’autre part, la course désespérée des uns au pouvoir et celle des autres pour occuper le devant d’une scène politique illusoire –course tellement obscène menée par ceux-là même qui furent un an plus tôt les grands absents : partis politiques et syndicats.
Les véritables protagonistes héroïques des journées insurrectionnelles, femmes-courage, jeunes audacieux, paysans sans terre, ouvriers appauvris, chômeurs de toute catégorie, citoyens sans citoyenneté ceux de la ville comme de la campagne, classe moyenne déclassée larguée aux abois : bref, ce furent les damnés de la terre devenus sans guide agents du changement ; une première assurément dans l’histoire des luttes sociales et qui certainement marquera les étapes suivantes.
Dans le passé, ces forces étaient fragmentées, facilement maitrisables et occultées pendant des décennies avec le soutien complice des gouvernements occidentaux et leurs médias. A un an de l’insurrection, ces forces s’éparpillent en l’absence d’une structure organisationnelle propre à même de porter leurs luttes à travers leurs objectifs sociopolitiques à l’image des mouvements sociaux actuels en Amérique du Sud. C’est ainsi que ces agents du changement ont été écartés sans ménagement et même invisibilisés tant par les médias locaux que par les formations politiques vénales.
L’Assemblée Constituante, fruit de la lutte continue et conséquente de ces protagonistes menée au-delà du 14 Janvier, est devenue un cirque aux mains de politiciens opportunistes en dette tant auprès de leurs parrains étrangers que vis-à-vis des insurgés évincés de la scène nationale.
Ainsi, l’unité magique des journées glorieuses de l’insurrection fut rapidement défaite à la fois de l’intérieur et depuis l’extérieur par une sorte d’agression « virale » brutale et rapide qui porte le nom préfabriqué à Washington d’« Islam politique modéré », contre les intérêts de notre peuple et les objectifs de l’insurrection payés plus d’une fois du prix du sang et des souffrances de tout un peuple sur plusieurs générations.
Passage à l’acte, passage en force et dépassement de la ligne rouge
La liste est bien longue, en voici un spécimen en série continue: Détournement des objectifs du vote du peuple le 23 Octobre ; tractations politiciennes mesquines dans l’ombre pour le partage de sièges et de postes ; passage en force de décisions abusives à l’Assemblée Constituante de la part d’une prétendue majorité.
Spectacle de rue quotidien de faux-dévots en tunique afghane hostiles aux femmes ; attaques constantes contre les universités et contre la liberté d’expression par les troupes de choc d’Ennahdha; pressions pour rompre la mixité dans les écoles primaires ; mise à l’index du dessin dans les écoles et l’art dépeignant le corps humain ; diversion publicitaire par le biais du faux conflit du port du niqab à l’université.
Attaque criminelle contre la chaine TV privée « Nessma » et la mise à feu du domicile de son directeur suivie de la libération des auteurs du crime, sans autre forme de procès –alors qu’à l’inverse, un véritable procès politique est intenté à l’encontre de « Nessma ».
Annonce à Sousse de l’avènement d’un soi-disant septième califat –par celui qui s’était déjà assuré le poste de chef du gouvernement au lendemain-même des élections de l’assemblée constituante, avouant ainsi que les dés sont pipés !; message reçu 5/5, sans plus tarder par un illuminé aux allures psychotiques lequel déclare son propre califat à Sedjnane, édicte ses « fatwas » et sème la terreur parmi la population face à une police locale impassible !;
Discours démagogiques et abusifs du président provisoire couplés de discours inflammatoires de ses associés dans les mosquées contre les « impies » ; attaques des troupes de choc salafistes d’Ennahdha contre les chômeurs indignés en sit-in (au Bardo, en particulier) ; complaisance évidente de la police (jusqu’ici maintenue intacte !) et certains juges corrompus (les mêmes que par le passé !) vis-à-vis des militia et d’autres auteurs de violence et de passe-droit.
Bref, de l’ensemble de ces faits graves et bien d’autres attentas étalés au vu et au su de toute la population, émane chaque jour une vapeur sulfureuse asphyxiante et une tendance évidente par glissement progressif qui pointe vers la récupération et la restauration du système castrateur précédent saupoudré de prétendue foi religieuse remise au goût du jour.
La grandeur d’un pays se mesure-t-elle à ses dimensions en km2 ? Surgie d’un faubourg de campagne, la flamme de l’insurrection avait vite fait le tour d’un monde en crise suscitant des soulèvements et des révoltes de toute sorte dans plusieurs continents. Quant à la souveraineté et l’indépendance nationale véritable, certaines âmes défaitistes évoquent le paradigme d’un fatalisme géographique lié à l’étroitesse du territoire et sa position géostratégique dans le bassin méditerranéen, ce qui obligerait à un destin de soumission au dictat de puissances tutélaires.
Un tel système de croyance ne fait qu’acquiescer d’emblée la mainmise étrangère sous couvert de survie. Comment alors peut-on mettre en équation la dignité, la souveraineté nationale tant réclamées par nos insurgés, martyrs et survivants, et les appels du pied à la modération de la part de centristes bien nourris qui cachent leur nudité d’une feuille de vigne ? Est-ce ainsi qu’ils convient d’éduquer les générations nouvelles après avoir mis au pas sinon condamné celles déjà perdues ? Le sacrifice pour rien de nos martyrs hantera à jamais les nuits des usurpateurs.

Odds against tomorrow

De sérieuses interférences étrangères très tôt se sont donc fait jour de la part de forces connues qui par ailleurs clament et réclament la démocratie tout en l’assassinant à chaque coin de rue dans les pays du sud, de l’est et ailleurs. Leurs valeurs sont entachées de sang. Ces forces puissantes et ramifiées, comme chacun sait de nos jours par les réseaux sociaux, ont ménagé une convergence d’intérêts avec leurs ennemis fondamentalistes d’hier afin d’éviter une contagion régionale, et même au-delà, du mouvement insurrectionnel. Ce faisant, ils s’efforcent d’étouffer l’espoir nouveau d’une jeune génération rebelle qui ne se résigne pas et ne manquera pas de passer le flambeau à la suivante.
Pour les manifestants de tout âge au sein du cortège sur l’avenue du coup ensoleillée, cette lecture des évènements relève de la simple évidence.

Le génie s’est donc échappé de la bouteille : Il est d’ores et déjà vain de chercher à contrôler, contenir et détourner les aspirations légitimes, les objectifs fondamentaux de l’insurrection populaire, de leur cours patriotique libérateur, objectifs exprimés en deux mots aussi simples par les femmes, les jeunes et l’ensemble des protagonistes des glorieuses journées :
Rupture et changement
Pour tout cela et davantage encore, ce 14 Janvier fut la journée de l’indignation.
*
Une mère à Sidi Bouzid,
agenouillée pleure la mort de son fils tué par balle.
Dans un geste de défi, elle relève la tête et dit :
J’en ai encore quatre autres sur le front !

A plus d’un siècle de distance, quelque part aux Caraïbes,
une mère s’était exprimée dans les mêmes termes
avec la même fierté, la même foi patriotique.
Son nom,
Mariana Grajales, mère d’Antonio Maceo.
Rashid SHERIF
Shaahidun.wordpress.com

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