Jour de Fête! par Rashid SHERIF

Jour de Fête
Volontaire, alerte, je m’étais levé bien avant l’aube ce dimanche 23 Octobre 2011. Me voici à l’aube suivante encore debout au sortir du minutieux dépouillement confidentiel dans un bureau de vote. Nos concitoyens ont honoré cet évènement en masse tout au long de cette journée historique.
Observateur mandaté par la Ligue des Droits Humains et par la Commission Spéciale Indépendante des Élections de l’Assemblée Nationale Constituante, j’ai visité en milieu urbain quelques bureaux et participé activement au processus final. J’ai vécu cette longue journée heure par heure ce que j’appellerai une véritable fête nationale électorale. Citoyennes et citoyens de tout bord, de tout âge électoral, d’aucuns émouvants par leur effort malgré leurs évidentes conditions physiques précaires ou nettement diminuées, toutes et tous semblent s’être donné le mot pour un rendez-vous grandiose comme par un appel intérieur impératif et à la fois collectif. Il fallait à tout un chacun et coûte que coûte assurer son bulletin de vote. J’ai à plusieurs reprises entendu des personnes même âgées dire que c’est là leur premier vote.
Qui pouvait le croire ? Le fait est là ! Au bout de plusieurs décades d’oppression continue, de falsification permanente de votes et de mensonges grossiers, notre peuple saisit au vol son droit inaliénable gagné de haute lutte. J’avais ressenti au contact de ces longues files d’attente de plusieurs heures sous un soleil d’automne particulièrement tenace, une sorte de légèreté de l’Être partagée. Ce fut un sentiment vivace, palpable de dignité recouvrée, de fierté nationale, de connivence libertaire dans les regards complices et les sourires sereins: nous étions entre-nous, enfin ! Il s’y mêlait je ne sais quel dur désir, une sorte de pari sur l’avenir d’abord par un vote de confiance selon lequel ces élections seraient pour la première fois aussi nettes et transparentes que possible. C’est comme si le peuple debout répondait à sa récente promesse de rejeter à jamais la honte et la peur pour vivre sous le soleil de l’insurrection victorieuse du 14 Janvier. Sur cette prémisse, la ruée vers les urnes devenait donc un devoir impératif, obligation morale et patriotique et à la fois acte de liberté.
Rappelons que cette convocation pour une assemblée nationale constituante n’est pas le fait du prince. Elle est l’aboutissement de luttes dont plusieurs générations passées et présentes en ont payé le prix fort. Elle a bel et bien été exigée à travers une révolte massive de rue, un large mouvement populaire de désobéissance héroïque et d’irrévérence sublime. Ce fut l’élan mémorable d’un peuple uni comme un seul corps, soutenu avec persévérance jour et nuit malgré la rigueur du froid, les balles meurtrières et les matraques policières, sans guide messianique ni bannière de parti politique d’aucune sorte, par la seule fougue et l’audace de vouloir forcer le destin, comme l’exigeait si bien Abou Al Kacem A-Chabbi. Surgi des divers horizons du pays, un peuple rebelle, en particulier les femmes –on ne le dira jamais assez telles aujourd’hui les femmes de Sanaa au Yémen–, nos femmes héroïques, les jeunes en grand nombre au premier rang, les moins jeunes en fin de parcours : Ce fut l’épopée héroïque de tout un peuple insoumis tel un Tsunami déferlant la campagne et le paysage urbain. L’exigence d’une assemblée constituante fut donc une victoire à l’arraché à la suite de la destitution fulgurante d’un président mafieux et la révocation d’une constitution rapiécée, dégradante, taillée sur mesure pour entériner l’oppression d’un peuple somme toute pacifique par un régime néocolonial appuyé comme il se doit par les puissances impériales occidentales. La rébellion d’un peuple unifié fut une belle revanche contre les idéologies de la désespérance et de la fin de l’Histoire instillées par une politique de la terreur et renforcées par la mainmise étrangère.
Un message évident se lisait sur les mines souriantes et l’ambiance bon enfant des longues files d’attente devant les bureaux de vote dont émergeait d’un moment à l’autre en signe de victoire, un fier index bleuté. Ce vote massif inaugure une page nouvelle de l’histoire du pays à la recherche d’un État de droit pour tous les citoyens, condition clamée dans les rues en Janvier, dont la prémisse et la pierre angulaire ne sont autre que la justice sociale et la dignité.
Quel que puisse être le résultat final d’attribution de sièges à l’Assemblée Constituante, ces premières élections libres auront à jamais marqué une date : cela s’appelle l’espoir. En outre, elles auront démontré à nos propres yeux notre attachement mesuré aux valeurs citoyennes : en ceci consiste d’abord leur mérite. De ce point de vue, les jeux sont faits et plus aucune force ne sera jamais en mesure de nous repasser le joug. C’est bien cet exemple d’un peuple rebelle, fier et confiant qui fait si peur tant aux roitelets vendus d’Afrique et du Moyen Orient comme à leurs maîtres occidentaux. Ces derniers ont vite fait de retourner honteusement leur veste avec un grand cynisme au lendemain de la chute du despote, leur suppôt. Depuis lors, ils magouillent de connivence avec leurs complices locaux, ceux d’hier et d’aujourd’hui, pour récupérer avec force les acquis de notre insurrection populaire.
Au lendemain de cette fête au goût de liberté, rien ne sert de paniquer quant aux résultats prévus car de nouvelles échéances pour des choix décisifs sont déjà à l’horizon. Nous serons au rendez-vous comme en ce dimanche béni. A présent, le vrai courage consiste à vaincre jour après jour sur le terrain les vrais ennemis, un legs pesant de 55 ans de régime néocolonial. Au tour des patriotes désintéressés et déterminés de relever leurs manches et d’aller partout au-devant de nos populations victimes de l’injustice, écrasées dans l’ombre ; bref, les laissés pour compte du pole de l’enrichissement abusif. Il s’agit, pour paraphraser Mahatma Gandhi, d’incarner le changement que nous nous sommes proposés les jours glorieux de notre révolte, tout en démystifiant au passage les faux prophètes et faux dévots, serviteurs du jour empressés auprès de leurs maîtres d’ici et d’ailleurs.
D’ores et déjà, des politiciens véreux absents au 14 Janvier accaparent le devant de la scène de leur danse indécente à la recherche de portefeuilles et autres prébendes, au même moment où les damnés de notre terre pourtant fertile scrutent l’horizon des promesses faites la veille par les faiseurs de miracle.
Le chant dans les rues de Janvier repris en chœur par les femmes et les jeunes aujourd’hui invisibilités résonne à nos oreilles : Sans justice sociale, pas de paix nationale durable !
Ceux qui s’affairent dans l’ombre savent-ils que le génie s’est déjà échappé à jamais de sa bouteille ?

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s